Prioriser la vaccination anti-COVID-19 des personnes âgées : le retour de l'âgisme ?

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Les EHPAD en France et les CHSLD au Québec font beaucoup parler d'eux en temps de Covid : après la surmortalité au début de la crise, c'est maintenant la question de la vaccination qui pose des questions éthiques. En priorisant les résidences pour personnes âgées, le risque est-il celui d'un retour en force de l'âgisme ? (Lire la suite)

 

Bernard Pradines

 

Docteur Bernard Pradines, spécialiste en gériatrie

 

 

 

 

Dans la stratégie vaccinale anti-Covid-19 en France, prioriser les personnes âgées en institution signifie-t-il le retour d'un âgisme radical et décomplexé ? Voici la question posée. « Prioriser » est bienvenu par ces temps où le mot « tri » a été évoqué. Merci car des mauvaises langues ont fait indûment allusion au tri des déchets ménagers !

 

En France, comme ailleurs je m’en console, l’euphémisation sémantique des réalités est en marche. Les uns préconisent que l’on change l’acronyme EHPAD[1] qui ne convient plus car datant du début du troisième millénaire : une éternité. Les autres veulent faire la peau de celui d’USLD[2] dont l’âge canonique de quatorze années commence à peser sur une société de la nouveauté, de l’usage unique, de la péremption, du bling-bling et de l’obsolescence programmée. Las, des noms sont gaspillés mais la réalité demeure : « Le réel, c’est quand on se cogne » disait Jacques Lacan. Même l’expression « personnes âgées » a du plomb dans l’aile. Parole de vieux voulant rester toujours up-to-date dans la novlangue, je lui préférerais par mimétisme avec le handicap : « Personnes en situation d’âge avancé ».

 

Deux générations avant ce jour, l’institution était quasi exclusivement celle de la famille. Désormais ce sont des établissements spécialisés succédant chronologiquement à la prestation des services d’aide à domicile ; un monde de salariées dans la plus pure tradition du partage genré du travail. Avec la crise de la Covid-19, ces lieux déjà redoutés sont davantage pointés du doigt. Ils n’en demandaient pas tant ; c’est peu dire quand on sait la réputation qui était déjà la leur[3] malgré le dévouement habituel puis exceptionnel de leurs personnels.

 

Le regroupement de personnes âgées sensibles au nouveau coronavirus, pour bon nombre peu enclines à comprendre les « mesures barrières », eut d’emblée des conséquences dramatiques. De ce fait, la cohabitation, voire la promiscuité d’individus à risque, a fait le lit d’une mortalité choquante, un traumatisme collectif durable. Ainsi est exacerbée la culpabilité collective et familiale du « placement », encore un terme détesté mais toujours utilisé tant les faits sont têtus. Pour alléger ce terrible propos, je dois dire que j’entendis même parler de 1940[4], ce qui me semble déplacé si l’on n’envisage pas une collaboration avec le coronavirus.

 

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Si les établissements ont été choisis pour que leurs résidentes et résidents soient les premiers vaccinés, c’est d’abord pour des raisons épidémiologiques évidentes : les décès y sont à la fois nombreux et répertoriés. Ceux-ci furent de surcroît vécus comme indignes du fait des mesures restrictives ou prohibitives à l’égard de la visite des familles et de la sortie ponctuelle des résidents, surtout lors de la première vague.

 

Bien que nombreux aussi à domicile, les patients parvenus en fin de vie du fait de la pandémie n’ont pas fait l’objet des mêmes commentaires. Ils ne se trouvaient pas, comme en institution, à la jonction de deux puissantes cultures. D’une part la famille multiséculaire devenant jadis omnipotente quand les aînés s’affaiblissaient. D’autre part l’établissement spécialisé, de survenue récente, fonctionnant sur un mode entrepreneurial public ou privé, édictant des règles qui lui sont imposées, se cabrant sous l’effet de la peur conjuguée de la catastrophe sanitaire et de la responsabilité morale et juridique.

 

L'accès à des soins adéquats n'a pas toujours été possible

 

En ordre dispersé, inorganisées, amoindries dans leur structure, les familles ont subi cette situation de dépossession renforcée avec résignation, colère ou même agressivité.

 

De plus, les choix cornéliens pour l’admission éventuelle de ces patients âgés en service de réanimation et même à l’hôpital furent et sont encore un cauchemar à oublier au plus tôt. Rebaptiser « éthiques » ces dilemmes ne les rend pas davantage acceptables. Nous savons avec certitude que l’accès à des soins adéquats, éventuellement une hospitalisation justifiée, n’a pas toujours été possible bien que l’importance de ce désastre ne peut pas encore être évaluée. Des années seront nécessaires pour y parvenir.

 

Même dans les pays démocratiques, il conviendra de lutter contre le déni de l’évidence, la relativisation, l’oubli, la préservation contre-productive de l’image institutionnelle. Il faudra estomper la honte, ne pas brandir la discrétion professionnelle et autre devoir de réserve pour prohiber la parole au nom de l’argument fallacieux de l’« EHPAD bashing ». L’expression de la souffrance devra devenir audible dans une société préoccupée à juste titre par d’autres tourments, tels que le sort de la jeunesse et le maintien des emplois. Tout comme lors des autres grands traumatismes de l’Histoire.

 

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Alors, âgisme radical et décomplexé à l’encontre des jeunes gens puisque l’on est censé favoriser les âgés les plus vulnérables en les vaccinant en priorité ? Alors que leur espérance moyenne de vie est courte par définition ? Peut-être.

 

Ou alors une telle discrimination eut-elle lieu au détriment des personnes âgées en établissement elles-mêmes ? Ce sont les « cobayes » dont on parla abondamment en début de campagne de vaccination. Voyez ma générosité ; passez avant moi, chers résidents, je ne tiens pas à être prioritaire aussi longtemps que je n’aurai pas constaté les effets indésirables dont vous pourriez souffrir.

 

Ne soyons pas cyniques. Voyons aussi la volonté inexprimée de se déculpabiliser du sort qui fut récemment réservé à celles et ceux que la mutation historique et culturelle a éloignés des êtres chers au pire moment du danger collectif.

 

Certainement, des motifs techniques ont joué leur rôle ; les possibilités de pratiquer les vaccinations en série sur un lieu regroupé et relativement surveillé ont certainement favorisé ce choix alors que bien des personnes fragiles, parfois aussi précaires quant à leur état de santé, résident à leur domicile. Le simple déplacement de ces personnes très dépendantes vers des centres de vaccination pose des difficultés considérables.

 

Non, ce sont les mots « retour d'un âgisme » qui m’interpellent dans ce qui pourrait subsister de notre héritage culturel. Bien sûr, il ne revêtira pas aisément un aspect radical et décomplexé, désormais inaudible, tel que rapporté par exemple par Philippe Albou citant Baudelaire dans son remarquable ouvrage relatif à l’image des personnes âgées à travers l’histoire [5]:

 

« Honteuses d’exister, ombres ratatinées,

Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs,

Et nul ne vous salue, étranges destinées ! »

 

Ou mieux, si j’ose dire, citant Richelet [6]:

 

« Les vieillards sont d’ordinaire soupçonneux, jaloux, avares, chagrins, causeurs, se plaignant toujours. Les vieillards ne sont pas capables d’amitié. »

« Les vieilles sont fort dégoûtantes, vieille décrépite, vieille ratatinée, vieille roupieuse »

 

Ami, entendez-vous ici ou là, en transport collectif, jadis sur le zinc des bistrots quand ils étaient ouverts, ou même en repas de famille, les allusions au fait que les personnes très âgées et malades font l’objet d’un acharnement thérapeutique immérité ? Je n’accepterai pas, nous dit-on, de me retrouver dans cette situation. Moi, monsieur, si je suis dans cet état, finissez-en, faites-moi une piqûre mais ne me laissez pas ainsi. Distance protectrice établie par les bien-portants, mieux vaudrait s’inspirer d’un auteur du XVIIe siècle français invoqué ci-dessous pour modérer l’enthousiasme des hommes sains à vouloir quitter cette vallée de larmes au plus tôt. Et même parfois à suggérer pour autrui la disparition anticipée.

 

Les résidentes et les résidents veulent tout simplement... vivre !

 

À la mi-janvier 2021, quelques trois semaines après la première bénéficiaire, environ la moitié de ces populations-cibles françaises avait été vaccinée par le Pfizer-BioNTech®. Une prouesse. Ceci malgré des obstacles multiples. Le consentement libre et éclairé, tant cher à notre éthique médicale n’ayant pas pu être toujours obtenu du fait des fréquents troubles cognitifs, il fallut en principe consulter les directives anticipées autant inexistantes que recommandées, puis prendre l’avis de la personne de confiance somme toute moins rare, enfin celui de la famille ou du représentant légal. Ouf ! Sans parler des aspects stratégiques et logistiques colossaux et des rares contre-indications à ce vaccin. Bien sûr, il y eut des réticences qui persistent encore ; nul doute que l’on a parfois aussi pratiqué ce geste préventif par défaut, je veux dire en se contentant de l’assentiment de la personne, autrement dit quand elle ne s’y opposait pas de façon « non verbale ». Espérons !

 

Il est habituel de déclarer que le virus circule, en particulier dans les établissements pour personnes âgées. Oui, mais il n’est pas venu de lui-même, comme un invité indésirable. Tout seul, il serait bien incapable d’aller au-delà de quelques mètres ou de se cramponner vaillamment à quelque surface inerte pendant quelques heures. Pecaïre[7] ! La vaccination de l’entourage soignant et familial, à l’instar de la grippe saisonnière, est certainement utile bien que la preuve scientifique n’en soit pas encore démontrée. Nous verrons si la ferveur à la pratiquer dans cette population est équivalente à celle constatée vis-à-vis de la grippe !

 

En somme, une hypothèse dérangeante se fait jour à l’origine du succès vaccinal actuel malgré de nombreuses incertitudes : les résidentes et les résidents veulent tout simplement… vivre ! Certainement pour pouvoir revoir leurs proches dont ils ont été plus ou moins privés. Mais aussi tout simplement pour vivre comme le suggère le génial Jean De la Fontaine dans trois fables d’une actualité brûlante: « La mort et le malheureux »[8], « La mort et le bûcheron »[9], enfin « La mort et le mourant »[10].

 

Je lui laisse ma conclusion en lui empruntant les mots ultimes de sa dernière fable citée ci-dessus :

« Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret. »

 

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Notes de bas de page :



[1]EHPAD : terme français désignant les Établissements d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes, anciennes maisons de retraite, équivalent partiellement exact des CHSLD québecois, RSA italiennes ou nursing homes américaines.

[2]USLD : Unité de Soins de Longue Durée, anciens Longs Séjours, qui sont des services généralement hospitaliers à vocation d’accompagnement de personnes présentant des états pathologiques graves et instables.

[3]En 2019, en France, seules 13% des personnes interrogées seraient prêtes à intégrer un établissement spécialisé si leurs capacités physiques se dégradaient avec l’âge :Dépendance : les deux tiers des Français ont une mauvaise image des Ehpad, selon un sondage (francetvinfo.fr)

[4]La simple évocation de 1940 en France renvoie à la défaite inopinée de l’armée française face à la Wehrmacht.

[5]https://livre.fnac.com/a1313523/Philippe-Albou-L-image-des-personnes-agees-a-travers-l-histoire, p.30

[6]L'image des personnes âgées à travers l'histoire - broché - Philippe Albou - Achat Livre | fnac, p.24

[7]Définitions : pécaïre ! - Dictionnaire de français Larousse

[8]https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Mort_et_le_Malheureux

[9]https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Mort_et_le_B%C3%BBcheron

[10]https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Mort_et_le_Mourant