Suis-je propriétaire de mon corps ?

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Mon corps m'appartient. De quelle manière puis-je dire que j'en suis le propriétaire ? Et si ce corps est le mien, alors puis-je décider librement de le commercialiser, ou même de le marchander ? Puis-je le posséder ? Puis-je en disposer ? Réponses avec le professeur Jean-Michel Vienne, philosophe. [...]

 

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Professeur Jean-Michel Vienne, professeur émérite de philosophie à l'université de Nantes, vice-président de l'université de Nantes (1998-2002).

 

 

Les progrès techniques, qui permettent d'intervenir dans la croissance « naturelle » du corps, donnent une acuité nouvelle à l'affirmation de la propriété du corps : la place de la société et de ses normes dans la « gestion » de « mon » corps, l'unité du corps, le rapport de ce corps au « je »-sujet, sont à repenser quand le don d'organe, la gestation pour autrui, l'avortement, la congélation des ovocytes... deviennent plus aisés. Mais déjà, au temps de l'esclavage, la question se posait ; et déjà à l'époque, la commercialisation exigeait une prise de position éthique. Alors et maintenant, le corps devient marchandise sous prétexte qu'il est comme d'autres (travail, écrit, pensée) un « produit » humain, et il importe de prendre position éthique.

En agressant mon corps, on agresserait toute ma personne

La propriété du corps est d'abord (en Occident) une revendication sociopolitique (ce que d'aucuns nomment un droit subjectif) : nul pouvoir ne peut transgresser mon intégrité corporelle ; l'esclavage, le viol, le vol d'organes sont interdits, interdits qui constituent cette propriété que j'ai sur mon corps. Et sans doute faut-il interpréter cette exigence comme une défense non seulement du corps, mais aussi de toute la personne : en agressant mon corps, on agresserait toute ma personne. Cette forme de propriété ne fait pas difficulté. L'indisponibilité par principe du corps humain s'inscrit dans ce contexte, à ceci près qu'elle est opposable non seulement à la société, mais aussi au sujet lui-même qui « possède » son corps et ne peut néanmoins se vendre : première limitation de ce droit subjectif. Limitation que contestent ceux qui pensent qu'on ne peut avoir de devoir envers soi-même.

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Car la question change de sens quand on demande si « je » suis propriétaire de mon corps et peux en disposer : il ne s'agit plus alors de défendre la personne, mais d'obtenir de la société la reconnaissance d'un droit sur un bien. Les deux formes de la question ont en commun de lutter contre un pouvoir ; mais la première forme conférait un droit négatif (ne pas être agressé) alors que la seconde donne un droit positif (liberté de faire ce qu'on veut). À cette deuxième forme de la question, la réponse est plus complexe. Car, derrière la similitude des termes, les concepts ont changé : non seulement on passe d'un droit négatif de propriété à un droit positif (2), mais l'unité de la personne éclate en corps-objet possédé et « je »-sujet propriétaire (1).


Le "je"-sujet propriétaire et le corps-objet possédé 

(1) Ce dualisme du corps et du « je » est traditionnel ; il a sa justification historique dans les agressions (des hommes, mais aussi du temps, de la douleur, ...), que justement la personne subissait sans pouvoir réagir autrement que par le retrait du « je » en un lieu inaccessible aux outrages : « je » ne suis pas la douleur, la maladie, la mort que subissent mon corps seul ; je suis aussi et d'abord vouloir, sens, esprit, âme... Mais ce dualisme est exploité par l'utilitarisme libéral qui projette le corps au rang des outils et des instruments extérieurs dont disposerait un centre de décision indépendant. On se conçoit alors « comme le pilote en son navire » selon l'image critique de Descartes lui-même. Ce dualisme est paradoxal, au moment où chaque moderne tend à s'identifier aux marques corporelles que sont les sensations, le plaisir, ... Mais il est conforté par les succès du savoir médical que le dualisme a rendu possible (et cela seul suffit à justifier le dualisme) ; il permet aussi à l'homme de se définir comme être de pensée, de culture, de communication universelle et de permanence au-delà des limites que symbolise le corps singulier et périssable. Ces avantages, parmi d'autres, rendent nécessaire la distinction, mais ils ne devraient pas faire oublier que l'on est alors dans l'abstraction, dans l'irréel et que les questions juridiques (l'éclatement de la distinction entre chose et personne) et éthiques redoutables sont à rapporter à cette abstraction initiale qui les engendre. Il faut sans doute aborder ces questions par le biais de ce dualisme nécessaire mais, pour faire des choix éthiques et juridiques pertinents, il faut aussi les resituer dans le contexte « clinique » (concret et réel) de l'unité de la personne, afin de ne pas être repris par l'utilitarisme (financier notamment) qui lui colle à la peau de nos jours.

 

De quelle propriété parle-t-on réellement ?

(2) Il paraît nécessaire de s'interroger non seulement (comme on l'a fait jusqu'ici) sur le sens donné au corps par cette seconde forme de la question, mais aussi sur le sens donné à la propriété. La polysémie du mot doit être déployée pour que les choix éthiques et politiques soient moins naïfs. La propriété à laquelle on pense spontanément risque fort, en effet, de se réduire à l'image d'Épinal du cow-boy à la conquête de l'Ouest, qui a trouvé une terre (prétendument) sans propriétaire, qui l'a enclose et cultivée et a le droit d'empêcher les armes à la main toute intrusion étrangère : le corps serait cette terre vierge qui m'appartiendrait. Mais ce modèle de pensée est trompeur : d'autres formes de propriété existent qui peuvent aussi servir de modèle à celle du corps. Il y a d'abord la simple possession, vécue et habituelle, antérieure à la contestation d'un rival, antérieure au conflit qui doit être arbitré en justice par un tiers (je « possède » la vue depuis ma fenêtre). Il y a la propriété dite « incomplète » qui autorise toute action sauf celles de la détruire, de la laisser en jachère ou de l'aliéner (la propriété d'une maison en secteur sauvegardé). Il y a le droit d'usufruit, qui permet de profiter des fruits du terrain, mais non de le dilapider (la propriété de fermage). Il y a le droit à une chose (ad rem) que l'on ne maitrise pas (comme le droit à la santé ou au logement), distinct du droit sur la chose que l'on possède (in rem). À l'extrême opposé du propriétaire cow-boy donc, j'aime à placer le spectateur que Cicéron voyait dans le théâtre posséder son siège au point de pouvoir défendre sa place mais sans pouvoir la détériorer ou l'emporter (ma place de bus serait une transposition contemporaine suggestive, puisqu'elle est fournie par la collectivité, tout en étant une chose à laquelle j'ai droit).`

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Le corps n'est pas seulement "ma chose"

On a donc intérêt, s'il faut réfléchir à la propriété du corps et se prononcer en éthique ou en droit, à replacer la question dans le cadre de la chosification provisoire du corps, de quelque chose qui excède le statut de chose, puisqu'il est en réalité indissociable de la personne – chosification qu'autorise l'efficacité de la médecine, du droit et de la culture, mais efficacité dont reste juge l'éthique singulière. On a aussi intérêt à ne pas réduire la propriété à sa forme extrême, elle aussi abstraite des conditions réelles d'appropriation et de possession : comme la place de théâtre, le corps n'est pas seulement ma « chose » ; il est aussi élément social, élément symbolique, élément relationnel, lié par des réseaux à une famille, à une société, à une culture, à une religion, qui participent à sa structuration. Le corps de chacun est aussi le fruit d'une élaboration sociale et ce serait une abstraction d'en faire une pure chose liée à un seul propriétaire : le « propriétaire » vit son corps dans un système social, économique, symbolique, qu'il doit à son milieu d'origine. Que ce milieu n'ait pas tous les droits sur son corps n'empêche pas qu'il en constitue pour une part la réalité. Cette complexité sociale du corps, que la question de la propriété du corps simplifie pour pouvoir apporter une réponse claire, est aussi la complexité de la personne, qui est relation sociale autant que réalité « privée ». Les deux abstractions, celle du corps et celle de la propriété, sont liées autant que nécessaires ; mais les questions qu'elles posent ne peuvent avoir de solution que dans l'horizon du concret d'où elles émanent. 

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