Pourquoi prendre soin quand l’objectif est de guérir ?

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Pourquoi les soignants devraient-ils absolument soigner, alors que guérir serait plus gratifiant ? Jean-Manuel Morvillers, infirmier et docteur en sciences de l'éducation, éclaire les articulations entre le care et le cure (LIRE LA SUITE)

Portrait JM Morvillers

Monsieur Jean-Manuel Morvillers, infirmier, docteur en sciences de l’éducation, HDR, chercheur associé à l'Université Paris 13, Sorbonne Paris Cité, chaire recherche sciences infirmières, laboratoire éducations et pratiques de santé (LEPS), (EA 3412), UFR SMBH, F-93017, Bobigny, France.

 

Winnicott nous rappelle que les termes de cure (soigner pour guérir) et de care (prendre soin de la personne ou de tout autre objet - y compris de soi-même) ont la même origine étymologique et qu’il ne saurait y avoir, pour lui, de volonté de guérir sans prendre soin de la personne voire que le care doit impérativement faire partie de l’attitude de tout soignant au point où celle-ci devrait figurer comme un critère d’entrée aux études de médecine (Winnicott, 1970). Si Winnicott faisait part de ce rappel devant une assemblée de soignants, c’est parce qu’il avait perçu que le care, le prendre soin, était en train de s’éloigner à grands pas de sa profession et que cela le préoccupait sérieusement.

Winnicott, on le sait, était pédiatre et psychanalyste. Les praticiens de ces spécialités, comme les psychiatres, étaient pour la plupart sensibles à cette valeur d’attention envers l’autre, en raison peut-être de la modestie avec laquelle ils se devaient d’exercer leur spécialité. La psyché de l’enfant, comme celle de l’adulte, reste encore aujourd’hui pleine de mystères et les psychanalystes défendent l’idée que leur objectif n’est pas de « guérir » mais bien d’aider la personne en souffrance à cheminer, comme cela lui est possible, et éventuellement de se trouver soulagée du fait de son implication psychique.

D’ailleurs il fut un temps où les médecins en général, faisaient preuve de modestie. Le fameux « je l’ai pansé, Dieu l’a guéri » d’Ambroise Paré en atteste. Il est vrai que ledit patient était dans ce cas précis un roi, ce qui peut expliquer en partie, mais en partie seulement, l’attitude du médecin. Puis a succédé à cette ère de la modestie celle de l’artiste.

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Le soin, la médecine ont été décrits jusqu’à récemment comme un Art (avec un grand « A »). Le discours académique disait : « On ne soigne pas une maladie mais une personne, » ou encore : « Soigner n’est pas une science mais un Art, » et dans le même temps la relation soignant-soigné empruntait volontiers une référence paternaliste. Il semble que ce discours et cette attitude aient disparu de notre monde « moderne », ceci pour plusieurs raisons : probablement d’une part, du fait des progrès de la science biologique et statistique et d’autre part, du fait de la diffusion de ces progrès sous forme d’informations auprès du public et enfin de la culture de l’efficience qui a envahi notre culture capitaliste et notamment « hospitalière » au point où l’hospitalité semble parfois avoir été évacuée comme valeur de ces établissements y compris même lorsqu’il s’agit de service public.

Dans la suite des découvertes en physiologie, biologie, génétique, et autres neuro-sciences, la personne s’est retrouvée non seulement remplacée par « le malade », mais ensuite par « le symptôme » pour aujourd’hui ne figurer que sous la forme de marqueurs biologiques. L’âme ou l’esprit, pour reprendre une catégorisation cartésienne, se retrouvent aujourd’hui réduits à un ensemble de molécules qui s’ajustent de manières mécaniques et que la médecine peut éventuellement réparer mais dont l’intérêt même d’un prendre soin se retrouve projeté dans un hors champ conceptuel.

 

Certains soignants défendent l'alliance thérapeutique

 

L’acte de soigner, qui était médiatisé par une relation de personne à personne, se retrouve transformé en une relation de technicien à soma (1)Ceci est particulièrement flagrant, et je reviens ici à cette spécialité pour appuyer mon propos, des soins psychiatriques qui ont emboîté aujourd’hui le même pas que les autres disciplines médicales. J’en veux pour preuve le mouvement, aujourd’hui mondial, des personnes présentant des troubles mentaux et qui se sont mus en associations « d’entendeurs de voix » dont certains se définissent comme des « survivants de la psychiatrie ». Ce que disent ces personnes c’est que les psychiatres ne les écoutent plus ! « Ils nous prescrivent des psychotropes (et souvent trop !) et c’est tout » (Romme, M et al, 2009).

Certains soignants (des psychiatres, des psychologues, des infirmiers) défendent la qualité du lien avec le patient, ce que l’on appelle par exemple depuis Elizabeth Zetzel : « L’alliance thérapeutique » (Zetzel E, 1966). Ils confirment ce constat et les ont d’ailleurs rejoints. Le succès des médecines alternatives en France est probablement lié au même constat. Le thérapeute non conventionnel consacre plus de temps à son patient et force est de constater que juste ce comportement amène un meilleur sentiment de bien-être pour la personne (Gillet E, 2018).

Un psychiatre qui intervient en foyer me racontait avoir rendu visite à une de ses patientes hospitalisée et avait pris rendez-vous avec l’équipe soignante référente de la prise en soin pendant l’hospitalisation de cette patiente. L’histoire se déroule dans l’un des « grands hôpitaux » psychiatrique français. A la question du psychiatre : « La patiente reçoit-elle des visites ? », l’équipe hospitalière, tant médicale que non médicale, était incapable de répondre à cette interrogation. La seule question qui avait voix au chapitre pour ces soignants ne pouvait concerner que les troubles perturbateurs et leur évolution, mais en rien ce qui pouvait renvoyer à un vécu personnel et ouvrir sur une dimension où la personne peut être prise en compte en tant que sujet avec une dimension sociale.

Il semble que l’on se retrouve là face à deux effets qui se potentialisent. Dans l’un, l’importance donnée au symptôme et à sa signification sur le plan physio-statistico-pathologique et sur lequel le soignant expert prendra une décision dans l’objectif de guérir la personne de ses symptômes avec le maximum d’efficience. De l’autre, découle le fait que la dimension relationnelle à tendance à se retrouver, de par son absence de valeur dans ce cadre-là, réduite à la portion congrue et donc négligeable au point de devenir un impensé.

 

Cette dimension relationnelle impliquée réclame une énergie de soi, un engagement

 

D’un point de vue psychologique, il est possible d’émettre l’hypothèse qu’il s’agit-là aussi d’un mécanisme de défense. Ou disons plutôt que ce mécanisme apparaît de manière fort opportuniste. La psychologie, la psychanalyse et même l’histoire rappellent combien la relation à l’autre peut parfois être difficile, compliquée, susciter des conflits voire pire encore. Et lorsqu’il s’agit de prendre soin, au sens général (comme : donner un repas, aider l’autre à se vêtir, à être propre, l’écouter de manière attentive, lui donner des explications, lui apprendre de nouveaux savoirs comme lorsque l’on donne un cours théorique ou pratique), cela demande une énergie psychique particulière. Cette énergie est particulière car elle est tournée vers une autre personne et pas vers un objet. Je reviendrai sur cette distinction.

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Le langage populaire souligne bien dans ces deux derniers exemples la dimension du don et Marcel Mauss en a montré l’extrême importance dans la dynamique des sociétés. Cette dimension relationnelle « impliquée » réclame une énergie de soi, un engagement, ce que certains chercheurs ont bien remarqué mais qu’ils réduisent parfois à de l’engagement professionnel  (Morse, 1991) alors que le plus souvent il s’agit d’une implication très personnelle comme en témoignent aujourd’hui de nombreux écrits (Albertini, Anne-Xavier, 1976; Freudenberger, 1974; Gross & Gagnayre, 2014), ce qui n’est pas sans risque pour la santé même de l’aidant, du pédagogue ou du soignant, pour tous les professionnels du travail relationnel en fait. On parle aujourd’hui de stress compassionnel pour ces professionnels ou ces aidants (Fehr, Sprecher, & Underwood, 2008).

 

Avec la volonté de guérir en laissant de côté le prendre soin, on assiste à un processus de chosification de l’autre

 

Pour revenir sur l’implication dans la relation, je suis toujours frappé par les gens passionnés qui parlent de l’objet de leur passion comme d’une personne : le marin pour la mer ou son bateau, le musicien de son instrument, etc. C’est encore davantage visible lorsqu’il s’agit d’une relation à un animal. L’implication relationnelle finit par susciter la personnalisation. Avec la volonté de guérir en laissant de côté le prendre soin, on assiste au phénomène inverse, à un processus de chosification de l’autre voire de soi-même. Ce qui se rapproche dangereusement du processus qui a été décrit dans le contexte terrifiant des camps par Primo Lévi dans son célèbre ouvrage Se questo è un uomo (éd. De Silva, 1947).

 

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BIBLIOGRAPHIE :

Albertini, Anne-Xavier. (1976). Le journal fou d’une infirmière. Robert Laffont.

Fehr, B., Sprecher, S., & Underwood, L. G. (Éd.). (2008). Compassionate Love: A Framework for Research. In The Science of Compassionate Love (p. 125). Oxford, UK: Wiley-Blackwell. 

Freudenberger, H. J. (1974). Staff burn-outJournal of Social Issues.

Gillet, E. L'étonnant succès des médecines alternatives. Les grands dossiers des Sciences Humaines, n°53. Déc2018-jan-févr 2019.

Gross, O., & Gagnayre, R. (2014). Le rôle de la passion dans la logique de l’agir des patients experts. Nouvelles coopérations réflexives en santé: De l’expérience des malades et des professionnels aux partenariats de soins, de formation et de recherche, (43). 

Romme, M., et al. (2009). Living with voices : 50 Stories of Recovery. Birmingham: Publisher PPCS.

Winnicott, D. W., Marin, C., Worms, F., Séminaire international d’études sur le soin, & Groupe de recherche sur l’action publique (Bruxelles) (Éd.). (2015). A quel soin se fier ?: conversations avec Winnicott. Paris: Presses universitaires de France.

Zetzel E. (1966). The analytic situationInternational Universities Press, 86106.

NOTES DE BAS DE PAGE :

  1. Il est d’ailleurs significatif que l’on parle à l’hôpital de PEC pour « Prise En Charge » comme si la personne était un objet.

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