L'euthanasie en débat

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La fin de vie est sans cesse en débat et plusieurs camps s'affrontent. Pour certains, la possibilité pour chaque personne de choisir les conditions de sa propre fin de vie devrait être un droit. Le professeur Francis Gold examine les bases philosophiques et morales du débat [...]

F.Gold

Professeur Francis Gold, professeur émérite de pédiatrie à la Faculté de médecine Pierre et Marie Curie-Paris VI, docteur en éthique biologique et médicale (1994, Université René Descartes-Paris V)

 

 

 

 

 

La fin de vie est, en France, au centre du débat de société depuis 2012. L’engagement 21 du candidat à la Présidence de la République François Hollande le montre : 

« Je proposerai que toute personne majeure en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable, provoquant une souffrance physique ou psychique insupportable, et qui ne peut être apaisée, puisse demander, dans des conditions précises et strictes, à bénéficier d’une assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité » [1]

La nouvelle loi Claeys-Léonetti de 2016 est le fruit de nombreux débats, sans fin... Dans ce contexte, l’objectif de cet article est d’examiner les bases philosophiques et morales des différentes positions qui se sont affrontées et s’affrontent encore. Nous verrons notamment les éléments qui opposent partisans et adversaires de la possibilité pour chaque personne de choisir les conditions de sa propre fin de vie, sachant que selon le rapport sur le débat public du Comité Consultatif National d’Ethique publié d'octobre 2014, il s’agit là d’une revendication qui clive profondément la population française [2].

 Mains poignes

 

 

I- Mort et fin de vie

    1. On ne peut rien dire sur la mort, si ce n’est qu’on est en vie jusqu’à « la perte permanente de la capacité de conscience associée à la perte de toutes les fonctions du tronc cérébral, conséquences d’un arrêt circulatoire permanent ou de lésions cérébrales catastrophiques » (rapport OMS, 2014). Il en résulte que la mort est vue de façon radicalement différente par ceux qui croient au ciel et ceux qui pensent que le ciel est vide. Pour les premiers, la mort est un nouveau commencement, pour les seconds, c’est une fin, « l’extinction définitive de la lumière ».C'est là une question de foi, pas d'expérience (car on ne revient pas de la mort) : chacun est donc libre de croire ou de ne pas croire qu’il y a quelque chose après la mort, et la foi de chacun doit être respectée.

    2. Pour tous, cependant, la mort est un sujet d’angoisse, contre laquelle les meilleurs remèdes sont la philosophie et surtout les relations humaines :

      1. L’angoisse de la mort résulte des 3 caractéristiques principales de la vie humaine qu’a énoncées le philosophe belge contemporain J-F. Malherbe, spécialiste d’éthique médicale : « Sa finitude, sa solitude (mourir est l’évènement le plus solitaire de toute la vie, car personne ne peut mourir à notre place), son incertitude » [3].

      2. Pour ne parler que de l’Occident, Epicure pensait déjà que le but principal de la philosophie est de nous persuader que la mort n’est pas à craindre car, selon sa  maxime : « La mort n’est rien pour nous puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus » [4]. Il disait de ce fait que la philosophie est la médecine de l’âme.

      3. Mais quand la réflexion et les idées n’y suffisent plus, ce qui est fréquent, il ne reste plus que la présence chaleureuse et empathique des autres pour apaiser l’angoisse de celui qui meurt.

 La mort abandonnée, c'est la mort solitaire, victime de délaissement, dans l'indifférence des autres et plus spécialement de nos proches.

    1. On ne peut donc parler que de la fin de vie :on ne peut rien dire sur la mort (qui est un état), mais on peut parler du mourir (qui est un processus qui précède la mort) et surtout de notre peur de mal mourir. D’après la psychologue Marie de Hennezel, il y a 3 façons de mourir qui nous effraient particulièrement [5] :

      1. La mort douloureuse car sous-médicalisée : sans bénéficier des soins palliatifs auxquels nous avons en théorie droit depuis la loi du 4 mars 2002, dite Loi Kouchner, relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé ; et notamment sans prise en compte suffisante de notre douleur (physique) et/ou de notre souffrance (la souffrance serait tout ce qui reste de souffrance lorsque la douleur est soulagée) ; les bilans récemment établis à ce sujet montrent toutefois que seule une minorité des personnes en fin de vie éligibles à ces soins palliatifs en bénéficie vraiment sur le territoire national [2]

      2. La mort surmédicalisée : à l’hôpital, victime d’un activisme médical inapproprié, sans que notre volonté (de non acharnement) ne soit prise en compte ; c’est pour prévenir cette situation qu’avait été adoptée la loi dite Léonetti du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie, qui a institué, pour les professionnels de santé, l’obligation de non-obstination déraisonnable au même rang que l’interdiction précédente d’euthanasie.

      3. Surtout, la mort abandonnée : solitaire, victime de délaissement, dans l’indifférence des autres et plus spécialement de nos proches.

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II- Morale et fin de vie

 

Il s'agit d'accompagner le mieux possible jusqu'au bout : on peut arrêter des traitements, on n'arrête jamais les soins.

    1. Parler de morale à propos de la fin de vie, c’est d’abord parler de la façon de vivre en tenant compte de notre propre finitude. Schématiquement, les philosophies proposent 3 abords différents du mode de vie à adopter pour se préparer à bien (en tout cas moins mal) mourir :

      1. Les philosophes grecques de l’Antiquité, qui ont « inventé » la philosophie en reliant étroitement philosophie et mode de vie [6], opposaient le mode de vie souhaitable, dit théorétique ou philosophique, reposant principalement sur la vie de l’esprit, au mode de vie de jouissance reposant sur le plaisir, au mode de vie politique reposant sur la gloire et l’honneur, et au mode de vie de l’homme d’affaires reposant sur la richesse.

      2. Les philosophies orientales, et notamment le Bouddhisme, pour qui la meilleure préparation à la mort consiste en un dépouillement progressif dénommé vacuité, précisé dans les Quatre Nobles Vérités énoncées par le Bouddha au cours du premier sermon qu’il prononça après avoir atteint l’éveil, le sermon de Bénarès : tout est souffrance (dukka) ; l’origine de la souffrance est la soif, c’est-à-dire le désir et l’attachement aux choses (plaisirs des sens, possessions, etc) et aux idées ; la cessation de la souffrance peut être obtenue par le détachement complet de cette soif : tout l’objet de l’ascèse bouddhique est d’éteindre la soif pour réaliser la vacuité [7].

      3. Les philosophies occidentales modernes qui énoncent à l’inverse que la meilleure façon de préparer sa mort c’est de bien remplir sa vie, de façon à ne pas mourir « prématurément » c’est-à-dire avant d’avoir vécu pleinement (Nietzsche : « Consumez votre vie et mourez au bon moment ! » [8]). Mais bien sûr, il y a mille façons de vivre pleinement selon sa situation et ses choix de vie !

    2. Parler de morale à propos de la fin de vie, c’est d’autre part aborder la question de la personne humaine, de sa dignité et du respect de cette dignité.

      Appliquées à la fin de vie, ces deux conceptions expliquent bien les positions contradictoires qui s’affrontent actuellement dans le débat de société, et notamment pourquoi c’est sur le même principe de respect de la dignité de la personne que s’appuient partisans et adversaires de la possibilité pour chacun de choisir sa fin de vie :
      1. La conception moderne de la notion morale de la personne humaine, distincte de la personnalité juridique, provient de la philosophie d’Emmanuel Kant, et notamment de son ouvrage de 1785 Fondements de la métaphysique des mœurs : les êtres raisonnables sont appelés des personnes parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, dignes de respect. La personne n’a pas de prix (alors que les choses ont un prix, certaines sont d'ailleurs hors de prix, mais la personne est hors du prix), elle a une dignité. D’où provient cette dignité ? De ce que nous avons « le ciel étoilé au-dessus de nous, la loi morale en nous » ! Le respect de cette dignité est le sentiment moral par excellence de l’homme : il vient de la raison, il consiste à ne jamais réduire autrui au statut de moyen (impératif catégorique).

      2. Tout le monde se prononce en faveur du respect de la dignité de la personne humaine ; mais d’après le philosophe français Eric Fiat, il y a au moins 2 conceptions différentes de la dignité de la personne [9] :

        • La conception ontologique découle de la philosophie kantienne : la dignité est consubstantielle à la personne ; elle n’est pas mesurable, elle ne diminue pas ou n’augmente pas avec les capacités, elle n’a pas de degré : elle est !

        • La conception posturale trouve son origine dans la révolution bourgeoise des XVIIIe et XIXe siècles, qui a établi que la dignité d’une personne reposait sur son attitude et son comportement, dignité étant pour les bourgeois synonyme de maintien, contenance, retenue : il y a des conditions et des conduites qui font perdre à la personne sa dignité (celles qui manifestent « l’animalité » de l’homme) ; il y a des degrés dans la dignité : certaines personnes/situations sont plus dignes que d’autres.

      1. La conception ontologique conduit à la pratique des soins palliatifs : une personne humaine ne peut pas être indigne (même si sa situation/son comportement est misérable/répréhensible) : tout au plus, selon les termes d’Eric Fiat, peut-elle être « indigne de sa dignité » ! Il s’agit donc d’accompagner le mieux possible jusqu’au bout : on peut arrêter des traitements, on n’arrête jamais les soins. Cette dignité palliative exprime une position philosophique hétéronomique, d’origine naturaliste ou religieuse : l’homme est tenu de respecter des prescriptions morales qui lui viennent, soit de la nature (ici, le principe de la conservation de l’espèce), soit d’une transcendance (c’est-à-dire d’une conviction religieuse : l’homme n’est pas maître de toute chose, mais il est au service d’un dessein divin qui le dépasse et qu’il n’est pas autorisé à modifier).
      2. La conception posturale, défendue notamment par l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité), conduit à la demande de maîtrise de sa propre fin de vie au nom de la liberté individuelle : une personne peut avoir le sentiment que sa vie n’est plus ou ne sera plus digne, et la seule personne qui peut vraiment dire si ma vie est digne ou pas, c’est moi ! Cette demande concerne : l’euthanasie qui nécessite l’intervention (très problématique) d’un tiers ; ou le suicide assisté (médicalement), qui mobilise la seule responsabilité du sujet lui-même. Cette dignité euthanasique exprime une position philosophique autonomique : l’homme échappe aux lois de la nature et aux lois divines, il est un être libre (autonome) qui substitue sa propre législation à toute autre causalité ; être différent de tous les autres, l’homme a ainsi une autonomie qui lui confère une dignité absolue.

En France, il est possible de dire que l’opposition entre les deux conceptions se cristallise autour de la dernière minute de la vie :

  1. La conception ontologique interdit d’en fixer la date précise : même en cas de sédation profonde et continue, le moment exact du décès n’est pas déterminé à l’avance, et résulte encore du seul destin ! Il apparait clairement que c’est la voie suivie par les deux députés Alain Claeys (PS) et Jean Léonetti (UMP) ayant servie de base à la nouvelle loi Claeys-Léonetti.
  2. La conception posturale au contraire conduit à autoriser une personne à choisir le moment précis de son décès : dans les pays européens qui ont dépénalisé l’euthanasie (Pays-Bas, Belgique, Luxembourg) ou le suicide assisté (Suisse), c’est même une condition indispensable pour attester de la décision irrévocable du demandeur.

 

Couloir

 

 

III- Place de la solidarité

 C'est dans la prévention du mal mourir que se place la solidarité.

 La solidarité, c'est oeuvrer pour que la mort de l'autre ne soit pas isolée ou abandonnée, mais au contraire entourée et accompagnée

    1. Pratiquer cette solidarité, c’est d’abord connaître la dimension de vulnérabilité. Vulnérabilité vient de vulnerare = blesser ; et donc vulnérable = susceptible d’être blessé et se défendant mal. La notion de vulnérabilité s’oppose à l’idée d’individus entièrement autonomes et subvenant à leurs propres besoins en toute circonstance (éthique de la justice) et prétend au contraire que nous sommes tous potentiellement fragiles, et donc susceptibles de bénéficier de l’attention des autres, à tel ou tel moment de notre vie, et qu’il existe de ce fait une interdépendance solidaire entre nous (éthique du care) [10]. La maladie, l’âge avancé, et a fortiori la fin de vie sont des circonstances électives de vulnérabilité [11].

    2. Pratiquer cette solidarité, c’est donc prendre en compte cette fragilisation, cette dépendance et ce besoin de protection. Sachant que 3 choses nous font principalement peur à ce stade de notre existence, pratiquer la solidarité consiste : pour les professionnels de santé, à veiller à ce que la fin de vie des patients dont ils ont la charge ne soit ni sous ni sur médicalisée ; pour nous tous, à oeuvrer pour que la mort de ceux qui nous sont proches, comme d’ailleurs aussi de ceux qui nous sont plus lointains, ne soit pas une mort isolée et abandonnée, mais au contraire une mort entourée et accompagnée. 

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Notes de bas de page :

[1] Engagement 21 du candidat à la Présidence de la République François Hollande. www.parti-socialiste.fr/articles/engagement-21

[2] Comité Consultatif National d’Ethique. Rapport sur le débat public concernant la fin de vie (21.10.2014). www.ccne-ethique.fr

[3] Malherbe J-F. Pour une éthique de la médecine. Namur, Editions Artel-Fidel collection Catalyses, 1997

[4] Epicure. Lettre à Ménécée. www.echosdumaquis.com

[5] Marie de Hennezel. Nous voulons tous mourir dans la dignité. Paris, Robert Laffont, 2013.

[6] Hadot P. Qu’est-ce que la philosophie antique ? Paris, Folio essais, 1995

[7] Les Quatre Nobles Vérités.

[8] Nietzsche F. Ainsi parlait Zarathoustra. Paris, Le Livre de Poche, 1992

[9] Fiat E. Petit traité de dignité. Grandeurs et misères des hommes. Paris, Larousse, 2012

[10] Brugère F. L’éthique du care. Paris, PUF Que sais-je ?, 2011

[11] Pelluchon C. L’autonomie brisée. Bioéthique et philosophie. Paris, PUF Léviathan, 2009


 

 

 

 

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