La dignité à l'épreuve de l'institution

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La dignité peut parfois être mise à mal dans les établissement de soins, les EHPAD ou les ESSMS. Bruno Larrose, psychanalyste et psychologue clinicien, fort de sa grande expérience en institutions se demande ce que peut apporter la réflexion éthique à un établissement (...)

Bruno Larrose

Monsieur Bruno Larrose, psychanalyste, psychologue clinicien, Créateur d'Expertise et de Développement des Ressources en Éducation, Insertion, Prévention et Soins (CEDREIPS), Bordeaux.

 

 

La vie en EHPAD est traversée au quotidien par de nombreux dilemmes éthiques. Ces dilemmes traduisent le souci de concilier différentes conceptions du « bien faire son métier » et de « bien servir la qualité de vie et de soins » des résidents. Ils surgissent au quotidien quand l’évidence du « bien faire » nous échappe, quand il faut arbitrer entre différentes volontés, quand il faut peser les avantages et les inconvénients de telle ou telle décision, quand il faut s’arrêter pour s’interroger sur la conduite à tenir devant telle ou telle situation, comportementale ou de santé…

C’est la raison pour laquelle le quotidien des professionnels et des résidents est composé de dilemmes éthiques. Ces dilemmes ont toute leur place dans la réflexion professionnelle. Ils nécessitent de prendre le temps d’interroger la valeur des actes techniques et des accompagnements du quotidien. Ils se traduisent par un doute qui traverse la conscience individuelle et collective : ce que je fais est-il satisfaisant ? Ce que nous faisons est-il satisfaisant ?

Les valeurs, les principes, les normes : une articulation évidente ?

Il peut apparaître évident que les établissements d’accueil et de soins, a fortiori les établissements publics qui sont gérés par notre administration publique, sont respectueux des principes, des normes et des valeurs de notre pays qui organisent l’accueil et l’accompagnement des résidents en EHPAD. En effet, on ne concevrait pas qu’un établissement affiche sur son fronton : enfermement, inégalité, fratricide…

De même, il serait inconcevable qu’un établissement affiche qu’il ne respecte pas les droits des résidents, et qu’il a sa conception propre du soin et de la vie…

On ne concevrait pas qu’un établissement affiche sur son fronton : enfermement, inégalité, fratricide.

Nous sommes donc tous d'accord, —en principe—, sur les grands principes moraux qui fondent notre civilisation et qui garantissent les conditions du vivre ensemble : la dignité, l’autonomie, le respect de la vie, le respect de la vie privée, le respect des choix, la tolérance, la loyauté, la justice, l’égalité, la sécurité, la solidarité, la participation de l’usager aux décisions qui le concernent… Si quelqu’un est contre, alors qu'il est le courage de le dire, et qu'il s'explique !

Ces valeurs nous lient donc les uns aux autres : elles constituent le ciment de nos relations, que ces relations soient de proximité (relations familiales, relations entre amis, relations soignant-soigné) ou identitaires (comme celles qui nous permettent de nous reconnaître citoyens d’un même pays, d’une même culture).

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Cependant, ces valeurs ne sont pas figées dans leur socle. Elles ne sont pas universelles ; elles ne sont pas non plus immuables dans le temps : elles ont leur racine dans l’histoire anthropologique de l’humanisation (les grands interdits anthropologiques), puis ont évolué au fil de la civilisation : on ne conçoit plus aujourd’hui la dignité, la liberté, l’égalité, la solidarité ou la justice… comme on les concevait il y a quelques siècles. Les grandes valeurs sont donc variables et évolutives. Elles ont aussi une autre caractéristique : elles sont actives ; elles sont en mouvement. C’est pourquoi le philosophe Paul Ricœur nous dit qu’en matière d’éthique, les valeurs sont dynamiques : elles nous animent, elles nous obligent. Comment agissent-elles ? Il distingue :

  • Une « éthique antérieure » (ou morale) composée des grandes valeurs qui précèdent notre venue au monde. Ce sont les grandes valeurs en soi, telles qu’elles sont dans l’utopie d’une société parfaite et sans les limites de la vie terrestre : limites de la vie, limites techniques, financières, organisationnelles, situationnelles… Les grandes valeurs nous inspirent : nous les désirons et nous aspirons à un monde éthique : nous voulons être éthique.
  • Une « éthique postérieure », situationnelle (en économie, écologie, dans le médical, le médico-social, etc.), qui inspire nos choix et nos actions « ici et maintenant » dans les situations concrètes de nos vies quotidiennes.
  • Et entre les deux, Paul Ricœur situe un niveau intermédiaire, qu’il appelle le « royaume des normes », composé des normes qui caractérisent notre culture professionnelle, et qui constituent nos repères et nos références. Ces normes sont les plus contraignantes, car elles façonnent notre conscience et notre identité. Elles s’appliquent à nous et elles nous demandent de les appliquer. Il n’est pas aisé de s’en défaire, mais c’est justement elles que l’on questionne, quand on considère que les normes en vigueur ne tiennent pas suffisamment compte des grandes valeurs (par exemple : le mariage (une norme pour quelques-uns), et le mariage pour tous (une norme pour tous).

Il existe donc 3 niveaux de conscience éthique qui nous habitent, qui sont en dialogue permanent entre eux, et que nous mobilisons systématiquement quand nous questionnons la valeur morale de notre action.

Cependant, l’existence de ces trois niveaux nous oblige à interpréter les situations rencontrées pour en dégager les valeurs et concevoir la façon dont nous les repérons et dont nous les servons. C’est l’enjeu des débats éthiques que de repérer les valeurs en présence. Les débats éthiques portent la plupart du temps, non pas sur des désaccords quant aux grandes valeurs, mais plutôt sur les déclinaisons divergentes et les applications possibles de ces grandes valeurs. L’interprétation des valeurs, le débat éthique, supposent de prendre en considération ces trois niveaux que nous présente Ricœur.

La réflexion éthique est une démarche et un outil qui peut redonner tout son sens au mot « institution », et toute sa force au mouvement d’instituer de la dignité.

Avec ces trois niveaux qui s’entrelacent, on réalise bien vite que la morale n’est jamais purement et simplement applicable : la réflexion éthique n’est donc pas l’application des grandes valeurs, mais le débat interprétatif sur la manière d’honorer les valeurs.

Prenons l’exemple de la dignité, car la dignité des personnes est au cœur de la réflexion éthique dans les ESSMS.


Qu’est-ce que la dignité ?

Le concept de dignité est utilisé pour désigner la valeur inaliénable de l’être humain. C’est un concept devenu constitutionnel en 19461, après la victoire des peuples libres.
Dans le langage courant, le mot dignité est souvent utilisé pour indiquer son manquement, pour indiquer l’existence d’une atteinte à la valeur de la personne : « C'est une atteinte à sa dignité ; ce n’est pas digne ». Et cette situation de manque de respect crée de l’indignation ! L’emploi du mot dignité est donc souvent utilisé « en creux » pour indiquer qu’il manque quelque chose pour que la dignité soit respectée.
Au nom de la conception du respect de soi et d’autrui, la dignité suppose que la vie humaine est digne d’être vécue.
Mais dans son usage positif, dans sa définition, le mot dignité recouvre des conceptions de la personne et de l’action bien différentes, voire parfois même totalement opposées :
  • La dignité était utilisée au sens de « dignitaire » : ce terme désigne une personne qui était revêtue d'une dignité. C’est une personne qui avait reçu une charge, une fonction ou un titre, ou qui occupait un rang d'importance élevée dans la société que ce soit à travers l'État, l'Église ou l'armée : ce rang lui conférait du respect ou de la considération. Dans cette conception, la dignité est un honneur, accordé à quelques-uns dont on attend qu’ils se comportent dignement, c’est à dire en référence à leur rang, avec dignité…
  • Or, avec les penseurs chrétiens qui ont donné de la valeur à tout homme et surtout au plus petit d’entre les hommes, depuis Kant surtout et les philosophes des Lumières, toute personne dispose d’une dignité en tant qu’humain, quel que soit son état mental ou physique et quelles que soient ses capacités à conduire sa vie (autonomie). Depuis la Constitution de 1946, nous disons que la dignité est indisponible, c’est à dire qu’on ne peut pas la retirer à l’être humain : un être humain est digne en tant qu’humain, quel que soit son état ou sa capacité à conduire sa vie, et doit être respecté parce que c’est un humain. La dignité aujourd’hui suppose le respect des autres et le respect de soi. Et au nom de cette conception du respect de soi et d’autrui, la dignité suppose que la vie humaine est digne d’être vécue. Mais, au-delà des principes, pour chacun de nous, qu’est-ce qu’une « vie digne d’être vécue » ? Cette question est particulièrement aigüe en EHPAD, quand l’avancement en âge peut altérer notre autonomie en « dégradant » nos facultés à penser, nos capacités à subvenir à nos besoins, ou encore l’exercice de nos droits et libertés élémentaires.
  • De fait, « C’est au nom de LA dignité que certains prônent l’accompagnement des malades incurables et des grands vieillards jusqu’à leur dernière heure, sans rien faire ni pour l’avancer ni pour la retarder (approche des soins palliatifs) ».
  • Mais c’est aussi au nom de MA dignité « que d’autres revendiquent l’ultime liberté de pouvoir fixer par eux-mêmes le jour et l’heure de leur décès (ADMD) »2. Nous avons là deux conceptions radicalement opposées d’un même concept ! Une dignité inaliénable pour les uns qui refusent d’abréger la vie ; une dignité perdue pour les autres qui espèrent la retrouver en décidant par soi-même.

Ce sont là deux conceptions différentes de la dignité, du respect de soi et d’autrui. Ces divergences de conceptions s’expliquent vraisemblablement par le fait que la dignité n’est pas seulement l’essence de l’être humain : elle n’est pas seulement une distinction —culturelle ou divine — entre l’homme et les autres organismes vivants (animaux, végétaux). La dignité est également définie comme la capacité de l’être humain à conduire sa vie de façon autonome, en se donnant à lui-même les repères pour discerner le bien du mal (Rousseau). Ce ne serait donc pas seulement l’essence qui donne à l’homme sa dignité mais aussi l’existence, la façon dont le sujet « Je » conduit sa vie.

Que retenir de la dignité ?

1. Le premier point à retenir sur la dignité, c’est qu’il est difficile de la définir de manière positive, sans passer par des généralités : être libre, être autonome, être traité avec égard et considération… Mais s’il est difficile de définir ce que c’est qu’être libre, autonome et traité avec considération, ce dont on est sûr c’est que l’emploi du mot « dignité » indique une valeur, de même que le terme de « personne » : on parle d’ailleurs de « dignité de la personne » ! La dignité est en quelque sorte l’honneur de tout être humain, ce qui est honorable en tout être humain et qui doit être respecté :

  • « L’humanité est elle-même une dignité » (Kant) ;
  • « La sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme d’asservissement et de dégradation est un principe de valeur constitutionnelle » ;

La dignité est un absolu, mais les critères objectivables pour la définir manquent (par exemple : le manger-main est il respectueux ou irrespectueux de la dignité de la personne humaine ?).

2. Le second point à retenir, c’est que si la dignité est conçue comme un absolu, elle est en même temps relative, et oscille entre les définitions de LA dignité et les définitions de MA dignité.

Par conséquent, si nous sommes à peu près d’accord entre nous sur la dignité de l’éthique antérieure, on commence à se diviser sur le niveau intermédiaire des normes (la dignité dans un contexte social et historique donné), et l’on peut être en total désaccord dès lors que l’on se trouve en situation singulière (subjective : la dignité selon MOI dans un contexte donné) : c’est le cas lorsque l’on se trouve devant des situations concrètes d’accompagnement ou de soins d’une personne singulière dans un contexte donné, comme par exemple dans un EHPAD. La dignité se pose de manière aigüe pour les personnes en EHPAD, et surtout pour celles qui ont perdu leur capacité d’expression ou de mobilité, car leur dignité est en permanence interprétée et évaluée par d’autres qu’elles-mêmes : la dépendance entraîne la perte du pouvoir sur soi, et intensifie le pouvoir d’autrui, car dans l’acte de servir, d’accompagner ou de soigner, il existe un pouvoir exercé sur la personne d’autrui : le pouvoir de satisfaire pour elle — même si c’est avec elle— ce qu’elle ne peut plus satisfaire seule.

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La dignité en actes au quotidien

La vie privée3

Un premier lot d’enjeux porte sur le statut de la chambre des résidents :

  • Est-elle vraiment considérée comme le domicile du résident ?
  • La porte est-elle fermée ou ouverte sur le couloir ?
  • Les professionnels attendent-ils d’être autorisés par le résident avant d’entrer ?
  • Le résident possède-t-il la clé ?
  • Peut-il se fermer de l’intérieur ?
  • Les professionnels rentrent-ils en l’absence du résident ?
  • Les professionnels rentrent-ils la nuit pour vérifier que tout va bien ?
  • Le résident a-t-il le droit de fumer dans sa chambre ?
  • De boire de l’alcool ou du vin ?
  • La chambre est-elle utilisée en cas d’absence temporaire du résident ?
  • Le personnel s’autorise-t-il à accéder aux armoires du résident, ou bien attend-il que le résident l’y autorise ?
  • Les travaux d’entretien et de réfection sont-ils effectués après information et accord du résident, ou se font-ils quand les ouvriers l’ont programmé ?

Horaires et rythmes de vie

Comment s’articulent les contraintes organisationnelles et le rythme des résidents ?

  • Les horaires du lever et du coucher sont-ils adaptés aux rythmes de sommeil et à la volonté de couchers et de levers tardifs des résidents ?
  • Les repas peuvent-ils être pris en chambre ou en salle à manger selon le souhait du résident ?
  • Les toilettes commencent-elles à la chambre 101 pour se terminer à la chambre 110, ou sont-elles fixées selon la disponibilité du résident ?
  • Le ménage dans les chambres est-il fait de façon standard ou en accord avec le résident ?
  • Le tri du linge sale et le rangement du linge propre se fait-il avec ou sans le résident ?

Le consentement de la personne sur les actes du quotidien

Comment sont traités les refus exprimés par les résidents (au regard des droits du résident et des responsabilités des professionnels) ?

  • Que se passe-t-il quand un résident refuse de se laver ? un résident souillé peut-il rester souillé s’il refuse qu’on lui fasse la toilette?
  • Et quand la situation empire, peut-on obliger un résident à se laver ? peut-on laver un résident sans son consentement ?
  • Un résident peut-il refuser de manger ou de boire jusqu’à mettre sa vie en danger ?
  • Un résident peut-il refuser ses traitements médicamenteux jusqu’à mettre sa vie en danger ?
  • Peut-on mélanger les médicaments dans la nourriture pour que le résident ne s’en aperçoive pas ?
  • Que faire quand un résident qui aurait besoin de se dynamiser refuse de sortir de sa chambre ?
  • Comment être encore attentif à la volonté du résident quand il n’a plus les moyens de l’exprimer clairement ?
  • Comment sont associés les familles et les tuteurs aux décisions concernant le résident ? En cas de divergences d’avis, quel est le point de vue à privilégier ?

L’arbitrage en liberté et sécurité

  • Qu’en est-il de la volonté de se déplacer des résidents et des risques associés de chute ? Qui décide de ce qui est possible ?
  • Les différentes formes de contention sont-elles décidées avec le résident et aménagées en fonction de ce qu’il peut supporter ?
  • Peut-on penser la liberté de sortir des résidents qui vivent dans des unités protégées ?

Les troubles de la conscience et du comportement

  • Comment rester bientraitant avec des résidents agressifs ou asociaux ?
  • Comment réagit-on face au manque de politesse de certains résidents ?

Le projet de vie individualisé

  • Le projet individualisé du résident est-il construit avec lui ?
  • Sa parole est-elle recueillie avec le temps et la solennité nécessaire ? Parle-t-il et s’exprime-t-il sur son bien, ou bien est-il parlé par les différents acteurs qui l’entourent et qui définissent ce qui est bien pour lui ? (« Moi, je crois que c’est ça qu’il veut…»)
  • Comment concilier le projet individualisé des résidents avec les volontés parfois contradictoires des membres de la famille ? Il faut savoir que si les membres de la famille sont invités à collaborer à l’élaboration du projet personnalisé, ils n’ont pas de légitimité à représenter les intérêts de leur parent âgé, de même que le tuteur n’a pas de compétences pour décider de la vie privée (logement, vie affective, santé) de son majeur protégé… hormis décision du juge des tutelles.
  • Quelle place laisse-t-on aux familles dans la définition de la qualité de vie de leur parent âgé ?
  • Quelle place accorde-t-on aux familles dans les décisions concernant les résidents ?
  • Que faisons-nous des volontés et des avis exprimés par les membres d’une famille quand les demandes ne vont pas dans le sens de la volonté ou de l’intérêt du patient ?
  • Comment protège-t-on la volonté de la personne quand elle est au milieu d’un faisceau d’intervenants ?

La vie affective et sexuelle ?

  • Les résidents sont-ils autorisés à vivre une vie affective et sexuelle en établissement ? Dans quelles circonstances et conditions ?
  • Comment gère-t-on les relations adultères quand le conjoint officiel ou qu’un enfant vient visiter son parent hébergé en EHPAD ?

La santé, les soins médicaux et infirmiers ?

  • Comment gère-t-on les articulations entre la poursuite des soins et le consentement du patient ?
  • Comment et par qui sont prises les décisions de poursuite ou d’arrêt de traitements quand le patient âgé n’est plus en état d’exprimer sa volonté ?
  • Peut-on donner des médicaments à l’insu des patients (dans le potage ou le yaourt) plutôt que de traiter le refus de soin ?
  • Les aspects éthiques liés aux situations de fin de vie sont-elles construites avec le patient avant qu’il ne perde sa capacité à s’exprimer ?

Qu’implique le souci de la dignité pour l’institution ?

Une institution comme un EHPAD est un établissement conforme aux lois et aux valeurs de notre pays, dans lequel des professionnels accompagnent la vie de personnes âgées dont la perte d’autonomie ne leur permet plus de rester dans leur précédent logement.

Chaque établissement est traversé par les 3 niveaux de l’éthique que Paul Ricœur nous présente :

  • Les grandes valeurs : l’éthique fondamentale ou antérieure, que l’on peut appeler : la morale ;
  • Les normes et les principes en vigueur relatifs aux lois et aux droits des usagers accueillis ;
  • Les visions individuelles, singulières, de la « vie bonne ».

Il est donc difficile de penser la dignité sans évoquer les tensions — voire les contradictions — qui existent entre ces trois niveaux dans la vie quotidienne.

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Dans la vie quotidienne d’un EHPAD, des professionnels prennent soin de personnes qui ont besoin d’être accompagnées en fonction de leur dépendance. Ces professionnels accompagnent ces personnes dans les instants de la vie quotidienne. Comment les accompagnent-ils ? Pas simplement avec leur cœur, leur dévouement, leur bonne volonté, ou leur souci de « bien-faire ». Ils les accompagnent avec une certaine technicité, avec du professionnalisme, certains avec un code de déontologie ; ils les accompagnent avec des références techniques, juridiques, administratives, organisationnelles. Ces références forment « le cadre institutionnel » qui va lier les professionnels aux résidents, et qui va « obliger » (contraindre) entre eux et réciproquement, les professionnels et les résidents. Ce « cadre », nous l’appellerons le pôle collectif, pour le distinguer du pôle subjectif. Le pôle collectif, nous pouvons le nommer, comme en conjugaison, la troisième personne qui dicte les principes et les normes ; c’est le pôle « Il ». Sa caractéristique est qu’il est à la fois donné par l’extérieur et construit de l’intérieur.

 

Pour ce qui est de l'extérieur, ce pôle collectif est construit par les lois et les valeurs qui précèdent l’entrée du sujet dans l’établissement : « Ce n’est pas moi qui en ai décidé », « ce n’est pas toi non plus, c’est un tiers extérieur : la société, le législateur. Ce pôle "Il" est impersonnel, "Il" vient de l’extérieur à moi, et je me dois de le faire mien ».

Pour ce qui est du construit de l’intérieur, le pôle collectif est aussi construit par ses acteurs. C’est le poids de l’histoire de chaque établissement, le poids des habitudes, la trace de son dynamisme ou de son apathie… « Il » est dit que c’est comme ça, « Il » s’est toujours fait comme ça, « on » ne peut pas faire autrement… C’est le « Il » faut… le pôle des normes, des procédures, des protocoles et des repères que l’on n’interroge plus… C’est le pôle institué de l’institution.

Le pôle subjectif, nous pouvons le désigner comme le pôle « Je », le pôle de celui qui parle en première personne : le sujet qui existe, vit, ressent, se déplace, communique, interpelle… Le pôle subjectif ne désigne pas seulement les résidents qui vivent dans l’établissement. C’est bien sûr les résidents, avec leur histoire de vie, leurs habitudes, leurs personnalités, leurs besoins et leurs attentes. Mais c’est aussi tous les professionnels qui agissent et pensent leur travail, avec leur professionnalisme, leur personnalité, leurs références… qui sont perplexes sur l’état de santé ou sur le comportement de tel ou tel résident, qui s’interrogent sur la meilleure manière d’être au service… qui réfléchissent, parlent et proposent.

De ce pôle subjectif, montent des forces et poussent des énergies qui viennent bousculer le cadre institué et qui invitent à être original et créatif :

  • Ces forces proviennent des résidents, car ils ne sont pas seulement « accueillis » dans l'établissement, et encore moins « placés » : ils y vivent, c’est leur résidence, ils sont chez eux. Ils ne sont pas comme à l’hôpital en séjour temporaire. Ils y ont élu domicile, et aspirent à dérouler leur vie dans la continuité de ce qu’ils ont jusque-là accompli.
  • Mais, ils ne sont pas “que” chez eux, comme ils l’étaient à leur domicile. Ils vivent en collectivité, et le cadre est par nature contraignant pour eux, du fait de leur dépendance, des horaires, de l’organisation collective, de la sécurité… Les éléments de leur vie privée sont connus du personnel, de même que leur intimité, leurs mouvements, leurs habitudes, leur adaptation aux contraintes imposées par l’organisation du temps et des ressources humaines...
  • Les Recommandations de Bonnes Pratiques (RBP) demandent aux établissements de concilier les contraintes organisationnelles avec le respect de la dignité de la personne : « La vie en institution implique d’articuler harmonieusement le respect des personnes, — de leurs droits, de leurs désirs et libertés fondamentales, dans leur capacité à les exercer effectivement —, et la nécessité de règles régissant la vie de la collectivité »4.

Alors, on pourrait répondre à cette recommandation : « La dignité des personnes accueillies est respectée selon les grands principes indiqués par la loi, les valeurs, et les Recommandations de Bonnes Pratiques (RBP). La dignité selon l’éthique fondamentale est respectée. »

Mais la dignité du point de vue subjectif, c’est à dire du point de vue de “la vie bonne” pour le résident pose une multitude de questions, aux réponses jamais vraiment définies à l’avance… et qui justifient la formalisation de la réflexion éthique.

Que peut être la dimension institutionnelle d’un établissement ?

Les multiples facettes du questionnement éthique renvoient chacun, individuellement, à la justesse et à l’ajustement de sa conduite pour servir au mieux la dignité et la “vie bonne” des résidents.

Une institution, c’est finalement un peu comme la dignité.

Mais pour un établissement où les pratiques sont collectives, et dont la mission est de prolonger la qualité de vie et de promouvoir l’autonomie des personnes en situation de dépendance, l’approche éthique ne saurait se réduire à la justesse des conduites individuelles : on peut penser que c’est par le mouvement de construire collectivement des accompagnements ajustés qu’un établissement fait « institution ». Une institution, c’est finalement un peu comme la dignité. On peut utiliser ce mot pour désigner l’honorabilité, la notoriété de l’établissement : « C’est une institution ! ».

Le terme peut aussi être utilisé pour désigner l’immobilisme : « C’est une institution… », sous-entendu : « Un mammouth qu’on ne bouge pas facilement ». Le mot peut aussi être utilisé dans son sens dynamique : « Une institution, ça institue ! ». À la question posée : « Une institution ça institue quoi ? », je proposerais de répondre : « Une institution, ça institue de la dignité » dans tous les secteurs de la vie des résidents par lesquels la dignité pourrait disparaître du fait de la dépendance et de la vulnérabilité, et du fait que notre pouvoir de servir peut à tout moment se transformer en abus de pouvoir.

Mais, — nous l’avons vu —, comme la dignité pose la question des indicateurs qui vont permettre d’en apprécier le respect, l’institution de la dignité passe nécessairement par une approche participative et concertée des différents acteurs constituant l’entourage du résident. L’institution de la dignité suppose que soit mise en place non seulement de la communication entre les acteurs, mais une forme particulière de la communication qu’est le dialogue. Le dialogue est une forme particulière de la communication car le dialogue suppose une réciprocité.

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C’est donc le moment d’introduire un troisième pôle de l’institution : le pôle « Tu ». Le « Tu », c’est l’autre que j’identifie comme mon interlocuteur, celui à qui je m’adresse avec une intention de réciprocité : en lui parlant, je l’interpelle et j’attends en retour qu’il m’écoute et me réponde… Dans un établissement, le pôle « Tu » se décline de différentes façons : entre le résident et les professionnels, entre le résident et sa famille, entre les familles et les professionnels, entre les différents professionnels. Il regroupe finalement en son sein toutes les interactions qui permettent de construire et de viser ensemble la vie bonne pour les résidents.

 

Le dialogue est une forme particulière de la communication car le dialogue suppose une réciprocité.


Le dialogue est nécessaire car la « visée de la vie bonne pour autrui » ne se décrète pas sans la personne concernée : elle se construit avec lui, elle se construit entre lui et ceux qui servent sa qualité de vie. Et ceux qui servent sa qualité de vie ont souvent des avis et des conceptions différentes de ce qui est bien pour lui… « Lui-même » d’ailleurs sait-il toujours ce qui est bien pour lui ?

Le pôle « Tu » suppose l’instauration d’un dialogue qui permette des allers-retours entre agir et penser5. De ce point de vue, la réflexion éthique dans les établissements instaure une dynamique qui permet de renforcer le souci du prendre soin d’autrui.

La réflexion éthique nécessite la mise en place d’une certaine « hiérarchie horizontale » (égalité de principe des différents points de vue) dans la réflexion et les échanges, qui vient en complément de la hiérarchie verticale, et dans laquelle chaque acteur peut s’impliquer pour donner du sens aux actes du quotidien, pour interroger collégialement le sens et la qualité des accompagnements et des prises en soin.

Le pôle « Tu » lie ensemble le pôle « Je » et le pôle « Il » pour faire vivre les différentes alliances dont a besoin un établissement pour « faire institution » : la triangulation de ces trois pôles par la pôle « Tu » transforme le cadre institutionnel : celui-ci n’est plus seulement un cadre basé sur des références, des règles, des règlements, des bonnes pratiques, des moyens… mais un cadre qui devient un « Nous », alimenté par la conjonction des désirs de faire ensemble du mieux que possible, dans des projets concertés et partagés.

La réflexion éthique est une démarche et un outil qui peut redonner tout son sens au mot « institution », et toute sa force au mouvement d’instituer de la dignité.

 

 

Bioethique.com vous recommande :

Le site internet du CEDREIPS (Cabinet d’Expertise et de Développement des Ressources en Éducation, Insertion, Prévention et Soin).

 

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Notes de bas de page :

1. Le Préambule de la Constitution de 1946 réaffirme et proclame des droits, libertés et principes constitutionnels.

2. Docteur Joël Ceccaldi.

3. Droits civiques, croyances religieuses, droit à l'autonomie, protection de l'intimité et du lieu de vie, intimité et vie familiale, droit à l'anonymat.

4. J.-M. Boles (Professeur de Réanimation médicale au CHU de Brest), L'éthique dans les structures médico-sociales, Les carnets de l'Espace éthique de Bretagne Occidentale, n° 4/2012.

5. RBD ANESM Bientraitance. 

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