La contention lors des soins en pédiatrie

Partager sur Facebook

Certains soins en pédiatrie nécessitent une contention, qui s'avère parfois être un geste violent, ressenti comme cela par l'enfant comme par les parents. Bénédicte Lombart, infirmière et philosophe, nous en donne une fine analyse. (...)

Benedicte Lombart

Madame Bénédicte Lombart, infirmière, cadre de santé à l'hôpital Armand Trousseau (AP-HP), docteure en philosophie, présidente de Association des Etudiants et Diplômés de l'Ecole Ethique de la Salpêtrière

 

 

 

 

 

 

En pédiatrie, l’enfant effrayé peut se débattre et s’agiter au cours d’un soin et il arrive que plusieurs adultes le maintiennent pour poursuivre le geste. Un rapport de force s’installe alors. Dans certains cas, la contrainte physique s’apparente littéralement à de la violence : difficile voire impossible de renoncer à faire le soin et pourtant regrettable de contenir de force l’enfant malade. Cette problématique soulève des questions philosophiques et éthiques. L’étude de ce phénomène dévoile certains ressorts de l’agir et aide à appréhender les éléments qui pourraient transformer le quotidien des soins pédiatriques.   

 

La fin justifie les moyens

Agir pour le « bien » de l’enfant est ce qui motive la contention lors des soins. La bonne intention justifie l’usage de la force. L’intention de guérir l’enfant se concrétise grâce à la technologie moderne. Il est désormais possible de sauver l’enfant malade grâce aux avancées de la science. Anciennement fataliste, le rapport à la fragilité de la vie est devenu combatif. Il s’agit de combattre ce qui menace la vie et de manière générale tout ce qui pourrait faire obstacle à ce combat. 

La médecine gouverne désormais la santé. Une Médecine qui s’apparente étrangement au Prince gouvernant son État décrit par Machiavel1. Car elle doit parfois se montrer « méchante » si la fin le justifie, en livrant bataille à la maladie.

La médecine à la manière du Prince doit diriger le soignant et « [...] le tenir en bride par les lois, pour qu’il ne s’écarte pas du chemin2. » Ce chemin est celui du salut de l’enfant, un chemin rigoureux et sans concessions.

 

Du Triangle des Bermudes des soins à la cécité empathique

La rigueur scientifique, caractérisée par des normes et des mesures, s’applique également aux gestes techniques qui font l’objet de procédures standardisées. Une standardisation qui s’adapte mal aux aléas émotionnels des enfants, qui apeurés, s’agitent. La contention devient une modalité parmi d’autres. Un moyen pour parvenir à ses fins. Une « ronde chaotique » s’engage : la résistance de l’enfant appelle la contrainte, entraînant elle-même l’agitation qui renforce la contention. Au cœur de cette chorégraphie délétère l’enfant semble disparaitre du « radar émotionnel » du soignant. La contention s’apparente alors métaphoriquement au Triangle des Bermudes des soins. Le soignant, aveuglé par la nécessité du geste, met entre parenthèse son empathie et sacrifie sa subjectivité le temps de la contention. Ce constat nous fait avancer le concept de cécité empathique transitoire pour caractériser le phénomène de la contention forte. Ce concept semble être la conséquence d’une identité professionnelle préétablie et contraignante.

 

D’une double contrainte exercée par la technique

En effet, la contention n’est pas un élément isolé. Elle appartient au vaste dispositif de la technique médicale. Un dispositif auquel l’enfant ainsi que le soignant appartiennent, bien que ce ne soit pas exactement au même titre. Le professionnel semble contraint de contraindre pour répondre à l’exigence du dispositif qui soigne. Il est, finalement comme l’enfant, réquisitionné, c’est-à-dire commis par la technique3. Un arraisonnement de l’homme par la technique qui semble particulièrement irrésistible face à la spirale de la biotechnologie médicale. Mais reconnaitre le danger est aussi source de salut c’est ainsi qu’Heidegger ouvre de nouvelles perspectives.

« Mais là où est le danger, là aussi

Croît ce qui sauve4. »

Ces vers d’Hölderlin cités par Heidegger encouragent à aller au-delà des apparences en dévoilant l’inattendu du phénomène de la contention.

fear-1131143 1280

 

La contention : un espace de rassemblement inattendu

Contre toute attente, la contention qui semblait cliver l’univers du soignant et celui de l’enfant s’avère être un espace où ils sont rassemblés par la biotechnologie qui les arraisonne. La contention est paradoxalement l’occasion d’une rencontre. La conciliation des intersubjectivités, caractérisées par différentes ambiances5 prend corps dans le monde objectif commun des soins. Pour comprendre comment se conjuguent ces ambiances au cœur de la contention, il faut faire l’hypothèse de l’existence d’un entre-deux qui rassemble les différences, celles-là même qui séparent a priori l’enfant et le soignant, un entre-deux où ils se rejoignent.

Tout se passe comme s’il existait par opposition au territoire de la capture du mouvement, un espace où le mouvement répond au contingent. Un entre-deux où le mouvement est réintroduit par la grâce de la sagacité. Un entre-deux habité par l’homme prudent, qui détermine la norme de son agir selon les circonstances, son expérience et ses connaissances. Le soignant peut plutôt que de contraindre, décider de donner du mouvement au mouvement ou de suspendre le geste. Décider de laisser son action entrer en résonnance avec celle de l’enfant, d’adapter ses soins aux réactions du petit, de rejoindre son univers.

 

De la chorégraphie du care pédiatrique

L’exercice de la délibération invite à inventer une nouvelle forme de care pédiatrique. Une conception des soins où le soignant s’engage dans une chorégraphie d’actions synchronisées entre les mouvements (physiques et psychiques) des uns et des autres. Il devient possible de réinventer le dispositif de la technique qui soigne en réinvestissant la délibération. Un système où la technique n’est plus metteur en scène mais accessoiriste.

La contrainte qui s’exerce sur l’enfant, sur l’empathie des soignants, dévoile aussi une source de liberté, en inaugurant un entre-deux des possibles. Une liberté qui se joue sur le fil : entre habileté et prudence. Car voilà encore un autre contraste : la complémentarité de l’habilité du geste et de la prudence de l’action. Et ces deux-là ne sont pas ennemies, elles font partie d’un même élan, d’un même monde, celui du care pédiatrique.

 

En pratique

 Il s’agit de se mettre en mouvement, de rejoindre l’enfant là où il est, à l’instant du soin, à l’instant inaugural de la rencontre. Il nous faut tendre la main pour accueillir ses peurs, sa réalité, ses représentations fantasmatiques, peuplées d’imaginaire. Une manière de transformer le maintenir par le main-tenir.

Devenir prudent invite à adapter nos gestes au rythme et aux réactions de l’enfant qui deviennent les repères de l’action6. D’une manière pragmatique il s’agit de suivre le mouvement de l’enfant, de répondre à son mouvement par un mouvement.

 « Car lorsque les mères souhaitent endormir leurs enfants qui ont un sommeil difficile, ce n’est pas du repos, mais au contraire du mouvement qu’elles leur donnent, en les balançant sans cesse dans leurs bras ; et au lieu du silence, c’est une mélopée. Disons que, au sens plein du mot, elles enchantent leurs enfants à l’instar des bacchants frénétiques, en employant le mouvement qui unit la danse et le chant7. »

 

Transformer le maintenir par le main-tenir.

Platon observe le geste ancestral des mères pour calmer leurs enfants. Pour les endormir, c’est-à-dire pour les calmer et les engourdir (les mouvements, la pensée), c’est du mouvement que les mères donnent à leurs enfants et non du repos, elles les enchantent. L’enfant est soumis à l’action de charmes, de pouvoirs magiques. Mais quels sont donc ces charmes ?

Les sensations saisissent l’œil, l’oreille, la peau, enveloppées dans un balancement transportent l’esprit de l’enfant. Une forme de saturation des sens qui vient cueillir son attention pour la transporter ailleurs. L’efficacité des phénomènes de distraction de l’attention pour réduire anxiété et douleur lors des soins est désormais reconnue et de plus en plus utilisé en pédiatrie.

Ce type d’approche caractérise également une profonde transformation du paradigme des soins en décentrant l’adulte de ses habitudes. Cela engage à réinvestir l’imaginaire : le sien, celui de l’enfant tout en accueillant les émotions de l’enfant sans les disqualifier.

Un engagement qui doit se mettre en branle face à une succession d’obligations qui pèse sur le soignant. Rappelons en effet combien les circonstances des soins, au paroxysme de la lutte contre la précarité de l’existence, peuvent rendre les professionnels vulnérables. Une vulnérabilité qui complique l’engagement et freine l’exercice de la prudence mais à l’origine de laquelle le prudent peut paradoxalement puiser sa force. Ainsi s’agit-il de transformer la vulnérabilité en force, de transformer l’arraisonnement en liberté, de transformer la contrainte en mouvement, de transformer la cécité en lumière. En laissant l’esprit construire son propre monde. Ce monde est un monde commun, celui de l’intersubjectivité husserlienne où se rassemblent des ambiances différentes. Il inaugure une chorégraphie d’un nouvel ordre : une chorégraphie faite de mouvements d’esprit d’enfant en résonnance les uns avec les autres. 

 

Vous aimerez aussi :

  1. De la confiance dans la relation de soin
  2. La douleur de l'homme
  3. Le toucher dans l'accompagnement en fin de vie
  4. Un hémophile a-t-il le droit d'être boxeur ?

 

Notes de bas de page :

1. Machiavel, Le Prince, Paris, Flammarion, 1993.

2. Ibid., p. 118.

3. commis, c’est-à-dire mise à disposition de la technique pour que le soin se réalise. « Ce qui se réalise ainsi est partout commis à être sur le champ au lieu voulu, et s’y trouver de telle façon qu’il puisse être commis à une commission ultérieure. » Heidegger, Essais et Conférences, p. 23.

4. Ibid., p. 47. Hölderlin cité par Heidegger dans la Question de la technique.

5. Si Husserl réfute la possibilité de l’existence de deux mondes séparés à l’infini, il reconnait aux « […] groupes de monades, en qualité d’unité intersubjective la possibilité de se passer de tout commerce actuel avec les autres, a, a priori, son monde à lui, qui peut avoir, pour chacun, un aspect différent. Mais ces deux mondes, ne sont alors que des ambiances de ces unités intersubjectives et que les aspects d’un monde objectif unique qui leur est commun. »  Edmund Husserl, Méditations cartésiennes, [1929], trad. Levinas [1931], Paris, Librairie Philosophique Vrin, 2000, p. 208.

6. Le concept des soins de développement propose déjà ce type de modèle auprès des enfants nés prématurément. Cependant il semble que ce modèle soit peu développé.

7. Platon, Les lois. VII 789e-790d p. 838-839. 

 

 

Partager sur Facebook

Postez votre commentaire

0
Restrictions sur les pièces jointes Seules les extensions de fichiers suivantes sont autorisées: bmp, csv, doc, gif, ico, jpg, jpeg, odg, odp, ods, odt, pdf, png, ppt, rar, txt, xcf, xls, zip 0 / 3
conditions d'utilisation.