De la confiance dans la relation de soin

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Toutes les personnes qui ont été trahies, l'ont été par des gens en qui elles avaient confiance ! La confiance serait-elle une entrave à la relation de soin ? Car elle n'oblige pas la trahison mais elle impose sa possibilité. Christophe Pacific, infirmier et philosophe, fait un état des lieux de la confiance dans la relation de soin [...]

Christophe PacificChristophe Pacific, cadre supérieur de santé au centre hospitalier d'Albi, responsable des pôles chirurgie-anesthésie et femme-mère-enfant, docteur en philosophie, auteur du livre « Consensus/disensus. Principe du conflit nécessaire ».

 

 

 

La confiance n'oblige pas la trahison mais elle impose sa possibilité. C'est le serpent que Walt Disney mettra en scène pour charmer Mowgli. La manœuvre hypnotique de Kââ le serpent, symbolise ici la manipulation et la trahison. Ce dernier lui intime la confiance au travers d'un chant lancinant : « Aie confianssssssse... ».

La méfiance, plus que la prudence, serait de mise par Platon. Cette méfiance, antinomie de la confiance serait une condition de sécurité par laquelle la cité serait bien gardée. Je trouve qu'il flotte un certain paradoxe entre la méfiance du chien de garde (en première intention) et le désir de connaître. Ce paradoxe coince un peu l'engrenage de Platon. Comment peut-on être désireux de connaître l'Autre si l'on met plus de crainte à l'approche de sa rencontre que d'espoir ? Pour bien décrypter cette méfiance il convient de définir correctement ce qu'est la confiance et voir si elle peut prétendre à pignon sur rue dans la relation de soin.

Tout comme l'espérance, la confiance signifie que l'espoir du bien l'emporte sur la crainte du mal possible, mais c'est cette crainte qui donne à la confiance ses traits problématiques et spécifiques. Il se trouve en la confiance cette possibilité de la trahison, mais cette possibilité reste en arrière-plan tant que le bien attendu est évalué prévalant au risque de s'exposer à la trahison. Dans le langage, pour inspirer la confiance, nous soulignons souvent de concert l'espoir et la crainte : « Ayez confiance, ne vous inquiétez pas... ». N'est-ce pas ce que le soignant cherche à instaurer ? Ne nous a-t-on pas appris à chercher à établir une relation, un climat de confiance avec le patient ? N'est-ce pas une façon de lui demander de nous signer un chèque en blanc ?

Ayez confiance, ne vous inquiétez pas...

La confiance est donc une forme de contrat où l'un se met à la merci des pouvoirs de l'autre afin d'en tirer un bénéfice. Une dépendance, une soumission librement consentie. Se mettre en état de dépendance, c'est aussi à l'évidence, accepter sa propre vulnérabilité et placer cette dernière en dépôt chez autrui en cautionnant que ce dernier exerce un pouvoir sur soi. Être digne de confiance voudrait s'entendre comme une garantie de réussite et d'innocuité. Qui peut se revendiquer honnêtement d'une telle chimère ? Quel soignant peut garantir à un patient le risque zéro ? Comment ne pas comprendre le patient avec son sentiment de trahison quand le risque devient une triste réalité. La confiance n'est pas une garantie mais un pari sur l'avenir. Le climat de confiance, lui, n'empêche pas la crainte de l'échec, il ne fait que réduire cette crainte. Il n'est qu'un mouchoir pour cacher le risque au profit du bénéfice.

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Ce qui est recherché par Aristote pour la bonne tenue de la cité, c'est bien un lien de confiance mutuelle entre les citoyens pour bien vivre ensemble, les rendre concitoyens (la con-sonance de ce mot laisse entrevoir le risque...). En philosophie politique, faire confiance c'est juger qu'il n'est pas nécessaire de faire autrement, et c'est, très souvent, transmettre des pouvoirs discrétionnaires au dépositaire de cette confiance. « Pour ce qui est de la confiance placée dans les gouvernements, John Locke estime, à l'instar de Hobbes, que la confiance implique un transfert de pouvoir, notamment celui de punir ceux qui violent les droits »[1]. Il va de soi pour Locke que ceux qui ont été investi de cette confiance, restent redevables envers ceux qui leur ont confié la tâche de gouverner. Ils en sont si expressément redevables que s'ils faillissent à la confiance placée en eux, ces gouvernements peuvent être dissous. On prête sa confiance plus qu'on ne la donne. Mettre sa confiance en quelqu'un signifierait le rendre responsable d'une valeur qui ne lui appartient pas. C'est le penser digne de ce dépôt. C'est penser qu'il y a plus de chance qu'il assume la tâche confiée plutôt qu'il ne la trahisse.

La confiance n'est pas une garantie mais un pari sur l'avenir

La confiance se trouve en difficulté d'existence face au manque général de probité des êtres humains. Avoir foi en l'homme semble chose relevant plus de l'utopie que de la raison. Nous avons vu dans les travaux précédents des auteurs comme Machiavel qui préconise la prudence et avant lui Aristote. La vigilance semble devenir une attitude de plus en plus partagée. Dans le Discours de la méthode et dans sa correspondance, Descartes déconseille de faire confiance aux médecins, et affirme qu'à partir de l'âge de trente ans chaque individu doit être son propre médecin[2]. Mais celui-ci avait-il sûrement lu Tibère qui lui-même préconisait que quiconque « avoit vescu vingt ans se debvoit respondre des choses qui luy estoyent nuisibles ou salutaires et se sçavoir conduire sans médecine »[3].

Montaigne, lui, reste aussi très prudent quand il lui faut donner sa confiance, même s'il noua avec La Boétie une amitié rare. En effet il suggère qu'il faille « marcher la bride à la main, avec prudence et précaution, la liaison n'est pas nouée en manière qu'on n'ait aucunement à s'en défier »[4]. Montaigne donne cette impression que, bien sûr la confiance est concevable dès le moment où le temps nous assure que nous avons bien fait de la placer en certains hommes comme pour lui en La Boétie. Ce jugement étant donné après la mort de ce dernier, qui, ne pouvant plus dès lors le trahir, permettait d'avancer cette hypothèse... Hormis cette assurance, il invite grandement à la prudence, en limitant la sagesse de la confiance absolue au très rare cas du parfait amour mutuel (et platonique). Mais n'est-ce pas dans cette souplesse de pensée que nous reconnaissons et que nous apprécions Montaigne ?

Kant nous dit que tenir une promesse relève de l'impératif catégorique, ceci n'ayant rien à voir avec des considérations prudentielles et il n'admet pas que les promesses comportent des menaces implicites. Il s'agit pour lui, d'une injonction que de se montrer digne de confiance. Kant reprend les mises en garde de Montaigne sur les amitiés véritables, il estime même que nous ne sommes pas tenus à nous lier dans des amitiés intimes, lesquelles peuvent se révéler douloureuses voire dangereuses. Pour Kant je pourrais avancer que le devoir d'accorder sa confiance n'a pas lieu d'être. Tout simplement parce que dans son univers il est impératif d'être digne de confiance et donc de fait ce concept tombe en désuétude. Il transforma cette zone d'incertitude qu'est la confiance en reprenant l'idée de contrat de J.-J. Rousseau et en la cimentant par son impératif catégorique.

Le soignant, en retour de la confiance accordée par son patient, se doit de respecter sa vulnérabilité et d'en prendre soin

C'est ainsi que je m'autorise à penser, que ne trouvant pas d'issue rationnelle à cette probité humaine fluctuante, il a fallu mettre notre foi en quelque chose de plus solide. Quelque chose sur lequel nous pourrions compter de façon plus sure que sur cette fragile confiance. Rousseau cristallisera ce besoin et proposera un remède qui fera son chemin. Dans les Discours il décrit avec éloquence le règne de la fourberie et de la sournoiserie qui excluent non seulement l'amitié sincère mais aussi toute confiance dans les rapports humains (Discours sur les sciences et les arts, première partie). Le contrat viendra comme le salut social. Sa foi dans le potentiel moral du contrat est intacte, c'est son caractère obligatoire qui est le fondement de cette moralité et de cette justice. « Sans doute il est pour l'homme une justice universelle, émanée de la raison seule et fondée sur le simple droit de l'humanité, mais cette justice pour être admise doit être réciproque... Il faut donc des conventions et des lois pour unir les droits aux devoirs et ramener la justice à son objet »[5]. Sur cette base Rousseau va légitimer la nécessité de lier les hommes de la société par un lien rationnel, celui du contrat social. De là, il se dégage du simple devoir moral et il y trouve un moyen de le durcir par le concept du juste. Le bien commun pour une société donnée sera désormais traduit non pas par ce qui est bon pour tous mais plus par ce qui est juste.

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La confiance « rationnelle » ne peut être conçue, d'après Rousseau, qu'à partir d'un contrat qui en légitime le dépôt, et c'est bien ce qui nous intéresse. Si l'acception contemporaine de la confiance s'habille de rationalité, elle est surtout en quête de recherche d'une forme d'assurance. C'est le sentiment de sécurité que l'homme d'aujourd'hui va exploiter quand il va user et abuser de confiance.

L'humilité commande car c'est par elle que le soignant se rend digne de la confiance qui lui a été portée

Prendre le risque de faire confiance ce serait aussi permettre à autrui d'assurer le respect qui nous est dû. Quand le patient accorde sa confiance au soignant, le soignant, en retour, se doit de respecter la vulnérabilité du patient et d'en prendre soin. De là, c'est par le devoir de mettre en œuvre tout ce qui est de l'ordre du pouvoir du soignant pour diminuer la vulnérabilité du patient, que le soignant devient digne de cette confiance. L'importance de ce qui est mis en dépôt quand quelqu'un fait confiance en quelqu'un d'autre va considérablement donner du sens en termes de responsabilité à cette confiance. Elle mobilise obligatoirement l'espoir chez celui qui dépose et le devoir chez le dépositaire. Ce devoir du soignant animé par la confiance du soigné rapproche ces deux êtres par le lien qui est tissé et l'humilité commande de toute part. L'humilité commande car c'est aussi par elle que le soignant se rend digne de la confiance qui lui a été portée.

J'ai voulu traiter de la confiance car une forme d'intuition me disait qu'elle pourrait se révéler comme une entrave à la relation. Je crois qu'il importe de savoir ce que l'on veut et ce que l'on peut déposer sous le sceau de la confiance, car de sa teneur dépendent l'espoir et la crainte, les chances et les risques d'échec. La confiance doit participer de la prudence pour que la rencontre humaine revête une acuité rationnelle. C'est la responsabilité qui doit fonder la confiance et non la foi ou l'espérance en autrui. Il faut que le patient conserve une forme d'inquiétude, cette posture inconfortable oblige encore et toujours la responsabilité de chacun. Une confiance inquiète serait donc la plus appropriée, une rencontre humaine qui se passerait en gardant l'épée au fourreau mais la main sur la garde.

Faire fi de cette réalité reviendrait à en nier la bêtise, son calcul et les horreurs qu'elle peut engendrer. Cette forme de vigilance permet de prendre en compte l'humanité dans ses avantages mais aussi dans ses travers. Soignants et soignés reliés par une confiance inquiète, belle idée pour construire une responsabilité partagée visant le meilleur possible : une utopie ? Qui sait ?

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Notes de bas de page :

  1. Monique Canto-Sperber, Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Paris, PUF, « Quadrige », 2004, p. 355.
  2. René Descartes, « Lettre à Newcastle », oct. 1645, Adam & Tannery, IV, 329-330, in M. Canto-Sperber, Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, op. cit., p. 355.
  3. Montaigne, Essais, livre 3, Paris, GF Flammarion, 2002, p. 288.
  4. Id., livre 1, p. 240.
  5. J.-J. Rousseau, Le contrat social, Paris, Gallimard, « Folio/essais », 2004, p. 148.
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