Faut-il avoir peur du transhumanisme ?

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Le transhumanisme serait-il le nouveau bouc-émissaire que la société toute entière doit abattre ? Le docteur Thierry du Puy-Montbrun, gastro-entérologue et philosophe, analyse ce mouvement (ou cette idéologie) [LIRE LA SUITE]

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Docteur Thierry du Puy-Montbrun, médecin gastro-entérologue, docteur en philosophie pratique de l'Université Paris-Est, membre de l'école éthique de la Salpêtrière.

 

 

 

La question du (des) transhumanisme(s) suscite de fortes réactions d’opposition. On en argumente le rejet, mobilisant philosophie, métaphysique, théologie, psychanalyse… On dénonce Prométhée oubliant le feu et la technique pour ne retenir que l’hubris. Bref, sous les NBIC, le nouveau diable.

Chacun peut-être d’oublier que ce démon n’est pas si « nouveau », qu’il chemine à nos cotés depuis la nuit des temps. Les textes évoquent depuis toujours ce compagnon d’infortune qui colle aux basques d’un homme victime d’une calamiteuse étourderie[1] pour la réparation de laquelle un frère fut contraint de voler les dieux. Ce faisant il offrit certes à l’homme les moyens de sa survie mais ce faisant aussi il donna consistance à la tentation d’être soi-même dieu ce qui lui valut le châtiment que l’on sait. Tout était dit : pour vivre l’homme ne le peut sans s’appuyer sur la technique, mais la puissance des moyens qu’elle lui donne force les portes d’un imaginaire qui pervertit le désir d’être, le mutant en désir d’être sans limites.

prometheus-646793 1280Le discours d’Aristophane[2] nous ne dit pas autre chose stigmatisant l’incommensurable orgueil des êtres primordiaux qui n’eurent d’autres fins que d’escalader le ciel pour prendre la place des dieux. On sait la suite. La leçon est donc connue : « Emplissez la terre, soumettez la… »[3] oui, mais sans pour autant céder à la tentation d’ « être dieu », sans oublier le « comme » de La méthode[4]. Mais ce n’est pas chose aisée tant le savoir nourrit les fantasmes du pouvoir. Comment prévenir un tel égarement ? En maitrisant « l’attelage »[5], en dominant le « cheval noir ». L’affaire n’est pas simple ; l’histoire nous montre que l’attention à la cavalerie ne se prête à aucun relâchement. Car il pousse l’animal ! Il en veut toujours plus ; que le cocher s’abandonne voila l’équipage hors de sa route. Là est le péril car bien tracer sa route c’est aller vers le mieux sans aller vers le pire. Or le pire est le jumeau du progrès, son « cheval noir », celui qui murmure à l’oreille : « Tu peux toujours plus, tu es toi-même objet de tous les possibles ». Le pire c’est le frère qui pervertit le désir du mieux en noyant la raison sous les flots de l’hubris. Il est toujours là, mal nécessaire car - et c’est peut être un des tragiques de la vie - rien ne se fait sans risque, sans passion, sans démesure peut-être sauf à se résoudre « d’attendre chez soi bien doucement la mort »[6].

La vie est faite de demain, d’un demain à la couleur d’espoir

C’est de ce désir de mieux - quand il se pense sans limites - que prend racine le transhumanisme et en ce sens il n’a rien d’original. Qu’on se rappelle Pic de La Mirandole : « Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et possèdes selon ton vœux, à ton idée ». Voila l’homme doué du pouvoir de se « modeler, de se façonner soi-même », de se donner « la forme qui aura sa préférence »[7]. Comme Protagoras, Pic présente un homme qui est sa propre mesure, qui n’est lié par aucun code, précédant de quelques siècles la célèbre assertion selon laquelle « la volonté parle encore quand la nature se tait »[8].

 Main robot

Cette autonomie - cet homme pour et par lui-même - ira son chemin dans une avancée irrésistible des premières lueurs galiléo-cartésiennes aux avancées scientifiques les plus impressionnantes après s’être définitivement établie sous les éclatantes Lumières. Le temps aidant les connaissances sont devenues telles que l’impensable fantasmé s’est dissous en un possible si bien qu’aucun obstacle ne s’interpose entre le désir et une réalité qui sera celle que l’homme lui-même aura défini. Voila pourquoi, rien ne s’oppose à lui, pas même la mort.

Homme lectroniqueQu’en conclure ? Qu’il faut museler le progrès, l’enchainer en quelques oubliettes ? Certes non. La vie est faite de demain, d’un demain à la couleur d’espoir. Qu’il faut s’abandonner à la nostalgie des temps anciens ? Encore non. Croire que « c’était mieux avant », c’est épaissir l’ignorance par de la mauvaise foi. Faisons notre chemin loin des rives du Léthé vers l’horizon du Beau, du Bien et du Juste porté par le vent de notre culture. Le passé n’est pas nostalgie d’un temps imaginaire pas plus qu’il n’est à oublier. Il est matrice du sens, il est le garde-fou. L’oublier c’est marcher à l’aveugle : « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres »[9] prophétisait Tocqueville. Devant donc ! Avec le progrès. Non le Progrès, P majuscule - progrès pour le progrès - faux dieu de substitution mais le progrès - celui du sage, du philosophe, de l’humaniste qui, « sans oublier la loi qui nous oblige à procurer le bien à tous les hommes  »[10] disent le mystère de l’homme et l’impératif de l’Autre, disent la chair insaisissable, rebelle à toute réduction scientifique.

Un progrès pour prendre soin là où la technique cède le pas dès lors qu’il s’agit de la souffrance de l’Autre. Seule une tension constante vers l’accomplissement de l’Autre peut nous garantir des excès d’un progrès qui abandonné à lui-même signerait la fin de l’homme.

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Notes de bas de page :

[1] Platon, Protagoras, 320 d.
[2] Platon, Le Banquet, 189 e.
[3]Genèse 1-28.
[4] Descartes, Discours de la méthode, VI.
[5] Platon, Phèdre, 246 a.
[6] Christophe Plantin, Le bonheur de ce monde.
[7] Pic de la Mirandole, De la dignité de l’homme.
[8] Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, I.
[9] Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
[10] Descartes, Discours de la méthode, VI.
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