Les défis de l'éthique face au bioterrorisme

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La menace du bioterrorisme et du bio-hacking est de plus en plus réelle. Le système de défense est solide mais ne peut suffire à encadrer des pratiques solitaires facilitées par l'amélioration des techniques. Le docteur Bernard Massoubre, biologiste médical à l'Hôpital d'Instruction des Armées Desgenettes tire le signal d'alarme LIRE LA SUITE

Bernard Massoubre

Docteur Bernard Massoubre, biologiste médical, pharmacien principal, co-responsable de l’Espace de Réflexion Éthique de l’Hôpital d’Instruction des Armées Desgenettes, Service du pharmacien en chef Isabelle CAMAL, PUI Desgenettes, Lyon.

 

 

 

 

 

 

 

L'arme biologique consiste en l'utilisation à des fins militaires de micro-organismes vivants (bactéries, virus ou plantes) (définition OTAN) ou de leurs toxines (Mollaret, 2002) pour provoquer la mort ou des dommages chez l'homme, les animaux ou les récoltes.

L’utilisation de l’arme biologique est ancienne mais sa sophistication va crescendo depuis quelques dizaines d’années. Le Livre Blanc de la Défense, du 17 Juin 2008, a fait du bioterrorisme une priorité absolue. L’éthique doit donc s’adapter aux nouvelles situations qu’elle rencontre.

 

 

Une montée en puissance de la menace bioterroriste

 

Jusqu’à ces dernières années, les bioterroristes utilisaient des armes biologiques « classiques ». Depuis peu, la guerre biologique a changé de dimension avec l’évolution des techniques de biologie moléculaire, en particulier avec l’utilisation des ciseaux génétiques et de la génétique inverse.

La technologie CRISPR/Cas9 (les ciseaux génétiques) utilise une enzyme capable de couper l'ADN, couplée à un ARN spécifique afin de cibler précisément la séquence d'ADN à modifier.

Dans un rapport de janvier 2017, le Conseil National Consultatif pour la Biosécurité (CNCB) souligne que le CRISPR/Cas9 pose une véritable question de sûreté et prolifération potentielle :

-       Risque d’hybridation des micro-organismes avec des espèces naturelles leur permettant de s’adapter au milieu naturel et d’y proliférer ;

-       Expérimentations : reconstitution de virus (poliovirus, variole, grippe espagnole, etc.). La crainte d’une reconstitution artificielle de la variole a été un argument avancé à l’OMS pour reporter la destruction de stocks encore conservés ;

-       Bio-hacking ou biologie participative.

C’est dans ce contexte que, dans un rapport déclassifié sur l’état de la menace dans le monde, le directeur national du renseignement américain, James CLAPPER, estimait en février 2017 que les techniques d’édition du génome, en particulier CRISPR/Cas9, devraient être considérées comme des armes de destruction massive. Mais le CNCB considère qu’à ce jour, le système CRISPR/Cas9 ne permet pas d’accroître fondamentalement le risque de prolifération des armes biologiques. En effet, l'utilisation du système CRISPR/Cas9 nécessite des connaissances théoriques et une technicité qui ne sont pas à la portée du premier terroriste venu. Il ne faut jamais sous-estimer son adversaire mais la menace actuelle est en priorité la menace par explosifs et la menace chimique (les deux pouvant être couplés). La menace biologique n’est pas envisagée comme une priorité sous l'angle d’ « attentat de masse», et à fortiori s’il s’agit de l’utilisation des nouvelles techniques.

La génétique inverse consiste à introduire des changements au sein d’un génome dans le but de noter les effets engendrés. Il s’agit d’étudier un phénotype à partir d’un génotype choisi, à « l’inverse » de la génétique classique. L’application bienveillante de ces travaux peut être détournée. A l’initiative de chercheurs, il y a eu un moratoire récent et des données ont été modifiées, allégées et retardées dans les publications.

 

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La grande menace du bio-hacking

 

Comme indiqué dans le rapport récent du CNCB, les nouvelles techniques ont induit une nouvelle façon de faire de la biologie. Une biologie hors-les-murs en quelque sorte. La sémantique évolue. On parle maintenant de DIY (Do It Yourself) Biology, de biologie participative ou de biologie de garage. Les biologistes sont des biohackers. Avec 150 dollars, on achète un kit CRISPR sur internet depuis 2016. Pour les profanes, Josiah Zayner, dirigeant de la société Odin qui commercialise ces kits, organise des work-shops de démonstration.

 

Des apprentis-sorciers et/ou des terroristes pourraient fabriquer des bactéries totalement résistantes aux antibiotiques

 

Zayner revendique l’accès à cette technologie pour tous : « Lorsque la connaissance sera hors la loi, seuls les hors la loi auront la connaissance » dit-il en plagiant un adage américain célèbre (il a remplacé le mot armes par le mot connaissance). Ce biochimiste s’est injecté dans l’avant-bras, lors d’une conférence de biologie synthétique à San Francisco, de quoi modifier les gènes de ses cellules musculaires.

L’utilisation d’agents biologiques à des fins militaires est complexe. Elle nécessite des compétences en biologie ainsi qu’un minimum de technologie pour les militariser, ce qui semble limiter pour le moment leur utilisation par les groupes terroristes. De plus, bien que leurs modes de dissémination soient variés (épandage, diffusion liquide, colis piégés), les effets restent très aléatoires du fait de leurs conditions de dispersion. Le risque en milieu confiné est donc le plus prégnant.

Des apprentis-sorciers et/ou des terroristes pourraient fabriquer des bactéries totalement résistantes aux antibiotiques. Les conséquences de ces modifications génomiques seraient terribles. On assiste déjà au développement (sous la pression iatrogène des antibiotiques) de super-bactéries super-résistantes. Des bioterroristes pourraient modifier génétiquement un produit de consommation courante, comme la pomme de terre, en lui conférant un caractère toxique.

Soucieux des dérives possibles, les membres du réseau européen DIYbio ont pris l’initiative d’élaborer un code d’éthique, daté de juillet 2011, qui comporte dix principes : transparence, sécurité, open access, objectifs pacifiques, éducation, modestie, communauté, responsabilité, respect et obligation de rendre des comptes. Le congrès était composé de participants de cinq pays, dont le Danemark, l'Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Irlande. Il existe un équivalent nord-américain, apparu la même année. Ce code d’éthique a le mérite d’exister. Mais il n’engage que les membres signataires par qui, de plus, il a été écrit. Et la vision angélique de ce code peut faire craindre un non-respect de son application.

 

 

Des pistes pour combattre le bioterrorisme

 

L’avancée de la biologie moléculaire à des fins de bioterrorisme ne relaie pas la guerre biologique classique au rang des antiquités mais elle la rend plus sophistiquée, plus pernicieuse. Passer du pistolet 9 mm au fusil d’assaut n’empêche pas l’arme de poing d’être létale. La menace sera plus difficile à circonscrire avec les techniques nouvelles. Mais il ne faudrait pas focaliser son attention sur les bio-hackers. Le risque majeur viendra de laboratoires, sur le territoire français ou à l’étranger, qui échappent à tout contrôle.

Pour combattre un ennemi en général et un bioterroriste en particulier :

  • Il ne faut pas le sous-estimer. Nous devons abandonner notre arrogance bien française qui nous fait regarder le reste du monde par le prisme de notre supériorité. Les concepteurs d’une guerre biologique peuvent être des gens brillants et ouverts, intégrés dans les laboratoires qui les ont accueillis pour une thèse, un post-doc ou un stage.
  • Il faut le connaître, c’est-à-dire avoir le respect de la culture et de la civilisation de l’autre, avoir l’humilité d’apprendre de son ennemi. L’exercice n’est pas facile. Il ne faut pas que la haine prime.
  • Il faut évaluer son arsenal militaire. Dans le domaine biologique, plus qu’ailleurs encore, il est difficile d’établir une traçabilité des réactifs et des automates commandés par des labos suspects. Le matériel utilisé n’est pas caractéristique d’une action malveillante

 

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L'éthique militaire comme garde-fou

N’en déplaise à certains, le terme d’éthique militaire n’est pas un oxymore. L’éthique n’est pas là pour empoisonner la vie du combattant. Elle n’est pas là pour donner une vision telle de la guerre que nul ne s’y reconnaîtrait. Elle est là pour donner un cadre de réflexion, avant ou après une situation dégradée. C’est par exemple l’objectif du livre du Général Benoît Royal, l’Ethique du Soldat FrançaisL’éthique militaire est là pour atténuer les propos d’Alfred de Vigny qui disait : « L'existence du soldat est (après la peine de mort) la trace la plus douloureuse de barbarie qui subsiste parmi les hommes ».

Une façon de contrer la menace (biologique) est de l’anticiper. En France, il existe un certain nombre d’unités de prévention. Citons par exemple :

  • La fiche pratique d’INTERPOL : Unité de prévention du bioterrorisme. Cet organisme intervient dans la formation ciblée des services concernés, diffuse des analyses de renseignements et réalisent des audits.

  • Les ARS (Agence Régionale de Santé). Chaque biologiste devra signaler un évènement sensible ou tout événement inhabituel par sa nature, son ampleur ou sa gravité, soit par téléphone soit par fax.

  • L’ANSM (Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé). Pour réduire les risques, des textes législatifs (arrêté du 30 avril 2012) définissent les conditions et le régime d’autorisation pour les opérations concernant les micro-organismes et toxines hautement pathogènes (MOT). L’ANSM délivre et administre ces autorisations. Elle intervient également en effectuant des inspections dans ces installations.

  • Les services de renseignements surveillent les laboratoires sensibles, ceux qui utilisent entre autres les techniques CRISP. Des demandes d’inscriptions en doctorat ont pu être refusées.

La bioéthique appliquée à la menace biologique a un terrain d’action restreint. Elle n’est ni répressive ni moralisatrice. L’évolution de la science, civile et a fortiori militaire, échappe en partie à la surveillance des états démocratiques. Cette éthique médico-militaire est une force de proposition. Elle analyse des situations complexes, en dehors des préjugés. Elle ne dramatise pas mais elle éveille nos consciences.

La mise au point d'une arme bactériologique efficace est aujourd'hui encore hors de portée d'une entité terroriste, mais il faut être prudent. La bioéthique nous le rappelle. La limite du système, c'est que les garde-fous relèvent d’autorités de tutelle officielles. Celles-ci sont soumises aux informations qu’elles reçoivent. La pire menace vient donc du biohacking qui, par nature, échappe à ces contrôles.

 

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