La "gestation pour autrui" en débat

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La GPA ou gestation pour autrui n'est pas légalisée en France mais elle l'est dans d'autres pays. Quel est le problème éthique de cette technique simple de PMA ? Le professeur Dominique Folscheid, philosophe de l'Université Paris-Est, tente de donner des éclairages. LIRE LA SUITE

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Professeur Dominique Folscheid, philosophe, Université Paris-Est.

 

 

 

La définition de la « gestation pour autrui », désormais siglée « GPA »,  est la plus simple qui soit. Quelle que soit la situation des demandeurs — couples mariés ou pas, hétérosexuels ou homosexuels, ou personnes isolées —, il s'agit dans tous les cas de charger une femme, à titre onéreux ou gratuit, de recueillir en son sein, jusqu'à sa naissance, un embryon étranger préalablement conçu in vitro.

Au point de vue strictement technique, la GPA ne pose aucun problème particulier. Alors qu'elle soulève une montagne de difficultés au niveau psychologique, psychique, symbolique, juridique, social, éthique, et pour finir politique. Mais les États récalcitrants sont soumis à de telles pressions qu'ils mènent peut-être un combat d'arrière-garde.

Comment en est-on arrivé là ? Et pourquoi avoir remplacé la « mère porteuse » par la « gestation pour autrui » pour finir avec le sigle « GPA » ? Pour masquer une révolution anthropologique ?

La GPA : un avatar de la PMA

Sans les pratiques en usage dans la procréation médicalement assistée (PMA), la GPA n'existerait pas. Elle dépend en effet de la production d'embryons in vitro. Désormais ce n'est plus dans un lit, grâce à l'étreinte de deux corps de sexe opposé que les choses se passent, mais dans un réceptacle où l'on dépose des gamètes mâle et femelle obtenus hors de toute relation sexuelle. On peut donc recourir à des donneurs extérieurs, ce qui nous donne un enfant « Lego », fait de pièces détachées, au prix de la dissociation de sa parenté. Son père ne sera pas forcément son géniteur, sa mère seulement celle qui l'a porté et accouché, son enfant lui étant génétiquement étranger. Mais pour peu que la procréation naturelle soit impossible, ou qu'elle soit refusée pour des motifs de convenance, pourquoi ne pas confier l'embryon déjà externalisé à l'utérus d'une tierce personne ?

La GPA n'est donc qu'un rouage supplémentaire dans un engrenage à effet de cliquet, chaque étape franchie devenant irréversible et servant de base à la suivante.

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Pour les couples gays, la mère porteuse est le seul moyen d'avoir des enfants puisque la nature leur interdit de le faire. Les chanteurs gays Elton John et Ricky Martin y ont eu recours, comme les comédiens Robert De Niro, Dennis Quaid, Nicole Kidman, Sarah Jessica Parker. Il y donc déjà une forme d'acceptation sociale plus générale, comme le prouve la recherche de mères porteuses dans les pays pauvres. Ce qui montre à quel point le recours à la technique a modifié le désir d'enfant. Puisque l'incapacité de procréer attise le manque et engendre de la souffrance, on ne voit pas pourquoi on n'utiliserait pas les moyens techniques d'y remédier. Le désir d'enfant se transforme alors en « droit à l'enfant ». Et pour peu que la loi en vigueur interdise à certains l'accès à ces techniques, la souffrance va se muer en sentiment d'injustice. En se comparant aux autres, on se jugera victime d'une odieuse discrimination. Or en légalisant le « mariage pour tous », le droit s'est mis la corde au cou : pourquoi refuser à certains les droits qui découlent du mariage ?

Une rhétorique moralisante pour dorer la pilule

Dans les pays de culture anglo-saxonne, où règne l'utilitarisme libertarien, le commerce d'enfants et la location d'utérus ne choquent que les groupes religieux conservateurs. L'argent est signe de succès et chacun doit chercher « son bien ». Ce que fait la mère porteuse, du moment qu'elle a librement consenti à assumer cette corvée et qu'on l'a payée pour ça — une petite fortune pour les femmes pauvres.

Il n'empêche que cette pratique continue de gêner aux entournures. Ainsi la Grande-Bretagne ne l'admet-elle qu'à condition qu'elle soit « altruiste ». On écarte ainsi toute référence possible à la prostitution : une relation sexuelle tarifée, c'est de la prostitution ; gratuite, c'est de l'amour, ou du sexe librement consenti. Si la France devait un jour légaliser la GPA, elle ferait certainement de même, puisqu'elle est déjà cramponnée au principe de la gratuité des dons de gamètes.

 La GPA n'est qu'une étape transitoire vers l'utérus artificiel

Avec l' « altruisme » le grand mot est lâché, destiné à faire vibrer les cordes sensibles de la moralité au niveau des basses, les plus efficaces. En tête de liste sur Google, apparaît un site qui vous souhaite la « bienvenue dans le merveilleux processus de la maternité de substitution » (sic !) avant de vous proposer de réaliser l'opération en Grèce, qui l'a légalisée en 2014. On comprend alors le tour de passe-passe sémantique qui nous a fait passer de la « mère porteuse » à la « gestation pour autrui ». La trouvaille, c'est ce « pour autrui » qui permet d'exhiber la valeur supérieure qu'est la « générosité » d'une tierce femme pour masquer les intérêts égoïstes de ses commanditaires ou clients. Or qui est cet « autrui » ? Un couple gay que la nature exclut de la procréation, ou l'une de ces vedettes du showbiz qui ne pensent qu'à préserver leur ligne et favoriser leur carrière. Et c'est à des femmes pauvres que l'on demande de porter leur enfant… Comme si n'importe quel manque d'amour ou de sexe engendrait un droit auquel les autres devraient se porter nécessairement volontaires pour le satisfaire, par intérêt ou par compassion.

À ce niveau de manipulation du discours ce n'est plus de morale qu'il s'agit, mais de ce que Nietzsche appelait la « moraline » — substance d'apparence morale destinée à moraliser ce qui ne l'est pas. Pour Levinas, c'est de la « rhétorique » : discours persuasif que tient la volonté de puissance pour pervertir la liberté d'autrui. Et pour George Orwell, cela relèverait de cette « novlangue » qui, dans 1984, a pour mission de « rendre impossible tout autre mode de pensée ».

 Femme enceinte et bb

On parachève la manipulation en fabriquant le sigle « GPA », selon un usage déjà très répandu en PMA. Pas seulement par facilité de langage, mais parce que les acronymes permettent de faire apparaître les opérations techniques comme strictement techniques en dissimulant ce qu'elles cachent. Parler d'IAD au lieu d' « insémination avec donneurs » masque ainsi sa différence de nature par rapport à une insémination avec les gamètes du couple concerné. Alors la technique cesse d'être éthiquement neutre, elle devient éthiquement neutralisante.

Or si l'on examine la GPA dans sa réalité objective, on constate qu'elle n'est modifiée en rien par la gratuité. Au lieu d'un commerce à titre onéreux on passe à un commerce à prix nul. On quitte le Marchand de Venise de Shakespeare, où un créancier réclame une livre de chair pour solder une dette, pour le Tartuffe de Molière. Paiement ou pas, on aura toujours une femme instrumentalisée par d'autres pour porter un enfant qui n'est pas le leur. On traite cette femme comme un médicament, on fait comme si son utérus était une machine détachable de sa personne, alors qu'un enfant se porte avec tout son corps, tout son être.

Or non seulement on parachève ainsi la dissociation de la maternité, mais on la ruine dans son fondement même. L'adage bien connu selon lequel le père était « incertain » et la mère « certaine » est invalidé : la mère n'est plus celle qui accouche, quel que soit le géniteur. Qu'est-elle ? Les juges américains eux-mêmes s'y perdent, bien qu'ils aient inventé l'étrange expression de « parents d'intention » pour désigner des gens qui ne sont pour rien dans leur propre enfant.

Quant à l'enfant, il est au moins considéré comme un produit, sinon comme une marchandise. On le traite comme une plantule élevée en pot (la FIV) pour le repiquer ensuite dans un terrain nourricier. Il ne pourra pas échapper à la logique de la commande d'un produit, qui implique qu'on en prenne livraison après vérification de sa conformité aux désidérata des commanditaires. D'où des bavures comme celle qui a défrayé la chronique en 2014, quand un couple d'Australiens a refusé l'un des jumeaux, atteint de troubles cardiaques et de trisomie 21, qu'une jeune Thaïlandaise avait portés pour eux, tout en refusant l'avortement à cause de ses croyances bouddhistes. Et quelle sera la situation psychique et psychologique de l'enfant accepté ? Devra-t-on lui révéler son origine ou la maintenir cachée ? Devra-t-on installer la photo de sa mère porteuse sur la cheminée en lui disant que « c'est une fée » ?  

On aura beau se dorer verbalement la pilule, on n'évitera pas l'aliénation des femmes « porteuses ». On pense spontanément à une forme de prostitution parce que l'appareil génital de la femme est mis au service d'autrui, mais il l'est ici pour ses fonctions maternelles et non comme moyen de jouissance sexuelle. On est donc plus proche de ce que disait Aristote de l'esclave : qu'il est « une partie du corps de son maître », ce qui correspond à ce doublon extérieur qu'est l'utérus de la « porteuse » par rapport à celui de la « mère » officielle.

La GPA n'est pourtant qu'une étape transitoire vers l'utérus artificiel, l'ectogénèse. On espère ainsi supprimer ces embarras éthiques que l'on tente d'escamoter à grands frais, par injection de moraline ou d'argent. Car au fond de cette affaire, l'objectif est de rompre définitivement avec la nature. L'ectogénèse délivrera les femmes de l'oppression qu'est la maternité, les libérera de ce statut honteux et infamant de vivipares, comme Aldous Huxley l'a montré dans le Meilleur des mondes.

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Notes de bas de page :

(1) : La GPA est légalisée ou seulement possible en Belgique, aux Pays-Bas, en Slovaquie, en Pologne, dans certains États américains, en Russie, Ukraine, Australie, Afrique du Sud ; autorisée et encadrée en Grande-Bretagne, Canada, Brésil, Inde, Grèce et Roumanie (mais la situation est évolutive).

(2) : L'opération revient globalement à 70 000 ou 100 000 $ en Amérique, à 20 000 ou 50 000 € en Europe, pour nettement moins en Inde. Quand l'opération est gratuite, parce qu'une femme a cédé à la demande (pour une amie, par pitié, par idéologie, etc.), nul n'ignore qu'il existe des « gratifications » et d'autres manières de compenser le service, le chantage n'étant pas exclu.

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