Sexe et handicap mental : l'institution doit-elle interdire ?

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L'institution spécialisée est confrontée à la sexualité des personnes en situation de handicap mental. Celle-ci n'est plus un tabou à éviter, mais elle reste parfois problématique, tant pour les familles que pour le personnel soignant ou éducatif. Faut-il tout interdire ? Faut-il tout laisser faire ? 2 vidéos avec Dominique Trabucco, une réflexion du docteur Le Taillandier de Gabory donnent des pistes concrètes pour trouver le juste équilibre. [...]

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Docteur Thomas Le Taillandier de Gabory, spécialiste en médecine générale, docteur en philosophie, dominicain.

 

 

 

 

La sexualité des personnes en situation de handicap mental est naturelle. Elle n’est ni honteuse, ni coupable. Il y a des coups de foudre et des petits chagrins d’amour, comme tout le monde. Ce sont parfois des élans passionnels, de vraies histoires d’amour partagé ou des souffrances déchirantes. Du point de vue des professionnels des institutions, la sexualité des personnes en situation de handicap mental est souvent perçue comme un handicap supplémentaire, une source de problèmes. Peut-on « tout » accepter ? Est-il interdit d’interdire ? Quel sens donner au « droit sexuel »[1] pour les personnes en situation de handicap mental ? Comment trouver le juste équilibre d’une sexualité chez les personnes qui vivent en institution ?

 

Le désir de sexualité


 

Les personnes en situation de handicap mental peuvent souffrir des représentations mentales de la propre sexualité de leurs parents ou des professionnels. À parler de la sexualité des autres, c’est souvent de la nôtre qu’on parle. Et il serait trop facile que « l’intelligent » impose sa position et ses projections à celui ou celle qui est « déficient-e ».

Chacun porte en lui le fantasme de ce qu’il considère être une sexualité « normale ». Mais la vie sexuelle n’est pas le tout de la vie affective. L’affectivité recouvre la sexualité mais elle ne s’y résume pas, de même pour la génitalité.

Il y a une façon de parler aux gens qui les rend intelligents

Bien souvent, ce qu’une personne en situation de handicap mental nomme « sexe » ou « sexualité » recouvre en fait une part de sa vie affective non sexuelle : le besoin d’une vie relationnelle chaleureuse, le désir d’être avec, la joie d’aimer et de sentir la présence aimante de l’autre. Le désir de sexualité chez la personne en situation de handicap mental n’est pas toujours un désir de génitalité. Les professionnels savent bien que la demande exprimée d’une sexualité correspond plus à un manque affectif à combler qu’à un véritable appétit érotique. C’est donc davantage le désir de rencontrer l’autre qui est le cœur de ces demandes.

 

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Savoir interdire, c’est éduquer


 

Comme pour n’importe quel enfant, l’éducation et la « normalisation sociale »[2] doivent aider à tempérer les pulsions sexuelles et à donner du sens à la vie affective. C’est ainsi que l’adolescent peut progressivement trouver sa place dans le groupe humain.

L’éducation à la vie affective ne peut donc jamais utiliser comme instrument de travail la pornographie car elle n’est pas la représentation d’une sexualité normale. Elle n’est que pure génitalité dans une exubérance artificielle et non spontanée, l’inverse de l’amour. Le recours à la prostitution, même comme exutoire aux pulsions sexuelles, n’apparaît pas non plus comme une solution : la vie génitale doit se vivre dans un contexte de vie sexuelle et affective pour un meilleur épanouissement humain.

Il faut instaurer un véritable dialogue éducatif

Mais l’adolescent en situation de handicap mental a un besoin plus important de reconnaissance et de normalité qui l’amène parfois à désirer les expériences et à multiplier les passages à l’acte. Devant des manifestations sexuelles excessives, inappropriées et non-contrôlées, qui entrent en contradiction avec le principe de la pudeur, il faut avoir le courage d’interdire. Le laxisme est trop souvent l’expression d’une démission. Voici trois exemples.

  • Il faut interdire les attouchements ou les « mains baladeuses » envers le personnel de l’établissement. Les personnes en situation de handicap mental sont capables de canaliser leurs pulsions et de les maîtriser. Ce n’est pas parce que « je veux » que l’autre doit se soumettre. Mais interdire exige ensuite des explications. Il y a une façon de parler aux gens qui les rend intelligents.
  • Il n’est pas normal d’avoir une relation sexuelle dans la rue, il n’est donc pas possible de tolérer de tels rapports dans les jardins ou les couloirs d’une institution. Les explications doivent alors concerner les exigences de la pudeur, sachant que la pudeur exigée aux résidents doit être précédée par le respect de la leur, au cours des soins, des douches et même des discussions.
  • Les professionnels ne peuvent tolérer des actes de masturbation au vu et au su de tout le monde. Ce qui n’est pas acceptable socialement à l’extérieur n’a pas lieu d’être à l’intérieur de l’institution. C’est très différent pour les lieux privés de l’institution.

 

Éduquer, c’est surtout accompagner


 

C’est bien d’amour qu’il s’agit, et le désir d’une vie affective et sexuelle doit être respecté et accompagné. Mais il faut être réaliste, la vie affective des personnes en situation de handicap mental s’illustre bien souvent par des dispersions, des carences et des frustrations.

La vie sexuelle publique est souvent due à l’impossibilité pour les personnes en situation de handicap mental de s’isoler dans un espace privé. Passé la porte de la chambre, le professionnel n’est plus dans un couloir public mais dans la chambre privée d’un résident. Cette chambre est son lieu d’intimité. Il a donc un droit à y vivre sa vie privée, y compris affective et sexuelle. Cela signifie que recevoir son ami-e dans sa chambre doit être possible. Mais ce droit exige un accompagnement de la part des parents et des professionnels. Accompagner, c’est reconnaître à l’autre que sa vie, dans toutes ses dimensions, le concerne.

 

Couple

 

L’accompagnement peut-être délicat et chaque institution doit réfléchir aux meilleures propositions, au cas par cas, dans un accompagnement de tous les jours[3]. Par exemple, un jeune qui commencerait à se masturber en public ne doit pas être simplement renvoyé dans sa chambre sans aucune explication. Autre exemple, l’institution doit être capable d’accueillir la demande d’un couple de « vivre ensemble ». Trop souvent, l’institution est assimilée au célibat, et la possibilité de s’installer en couple n’est rendue possible qu’à l’extérieur, mais il existe des institutions accueillant les couples. Dans le cas de deux personnes qui expriment le souhait de « vivre ensemble », il revient à l’institution de vérifier le consentement réel de chacun, d’évaluer les illusions de l’attente amoureuse (y’a-t-il un réel désir de bâtir quelque chose en commun et pour quel avenir ?), et d’ouvrir un dialogue sur le lien entre sexualité et procréation. L’intimité ne rime pas toujours avec génitalité, mais si cette intimité n’est pas accordée, alors le risque sera toujours que les couples soient contraints de se cacher ce qui n’est pas acceptable. L’accompagnement passe par un dialogue, dans un climat réciproque de confiance, sans trop multiplier les interlocuteurs, parfois avec un référent bien identifié afin de préserver au mieux ce qui doit relever de l’intimité des personnes.

Accompagner, c'est reconnaître à l'autre que sa vie, dans toutes ses dimensions, le concerne

Le pire pour les parents (comme pour les professionnels) serait de fermer les yeux. Le non-dit est pire qu’une interdiction. Il est d’ailleurs certainement plus difficile pour des parents de trouver la juste attitude, équilibre très fragile entre « fais ce que tu veux et tente toutes les expériences possibles » et « tout est interdit, n’y pense même pas ». Les parents ne doivent pas trop s’immiscer dans la vie affective de leurs enfants mais ils ont le devoir d’éduquer (dans l’enfance) puis d’accompagner (à l’adolescence puis à l’âge adulte), tout en s’appuyant sur le travail des professionnels, dans une confiance partagée. Les parents ne doivent pas contrôler (dans le sens d’un blocage ou à l’inverse, d’une incitation ou d’un encouragement) la vie affective de leur enfant, choisir le partenaire ou au contraire décider une rupture. Mais il leur faut maintenir un dialogue sur les activités de leur enfant, ses amis, ses pôles d’intérêt.

Quant aux professionnels, ils ont la mission d’éduquer et d’accompagner les résidents sans négliger l’accompagnement des parents eux-mêmes (et leur inquiétude légitime), aussi les frères et sœurs qui vivent les mêmes réalités. Il faut instaurer un véritable dialogue éducatif. Les professionnels se doivent de prendre en compte les attentes des parents, sans toujours « se soumettre » à leurs souhaits, surtout pour des majeurs, car cela reviendrait à nier le statut d’adulte de la personne handicapée et entraînerait une totale dépendance avec les parents. Cela dit, avant d'inscrire un enfant ou un adolescent dans un établissement, les parents ne doivent pas hésiter à aborder le sujet de la sexualité avec le directeur et les éducateurs car tous les établissements n'ont pas la même approche de la sexualité. Les parents sont ici responsables du choix de l’institution, même si dans la réalité, ils choisissent souvent l’établissement qui a une place…

 

L’institution oblige à une vie de groupe et à ce titre ne peut que reconnaître les rapprochements affectifs de certains de ses membres. L’objectif est toujours un juste équilibre, délicat, entre une vie en collectivité et le respect de l’intimité, la liberté affective et la sécurité, la reconnaissance du statut d’adulte et la prise en compte de la famille. Plus que d’invoquer le « droit sexuel » pour les personnes en situation de handicap mental, l’institution devrait exiger d’elle-même une réflexion systématique et partagée entre usagers, professionnels et familles sur ce que peut être un véritable accompagnement personnalisé de la vie affective et sexuelle de ses résidents.

 

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Notes de bas de page :


[1] Circulaire du 10 décembre 1996 relative à la prévention de l'infection à V.I.H. dans les établissements et services accueillant des personnes handicapées mentales : « La prévention […] contribue ainsi à a reconnaissance du droit à la sexualité pour la personne handicapée mentale, ainsi qu'à l'affirmationde son droit à l'éducation sexuelle ». http://basedaj.aphp.fr/daj/public/index/display/id_theme/109/id_fiche/9145

[2] Docteur Raymond Ehrhardt (psychiatre), « Développement de la vie affective et sexuelle des personnes handicapées », Textes psy, 1er mai 2003, http://jeune.apf.asso.fr/archive/2010/07/12/article-sur-le-developpement-de-la-vie-affective-et-sexuelle.html

[3] Circulaire du 10 décembre 1996 relative à la prévention de l'infection à V.I.H. dans les établissements et services accueillant des personnes handicapées mentales : « Il convient de renforcer et de développer la dimension d'accompagnement dans les projets individualisés de prise en charge ». http://basedaj.aphp.fr/daj/public/index/display/id_theme/109/id_fiche/9145

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