La normalité et l'anormalité : une question de regards

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La normalité et l'anormalité sont parfois beaucoup plus proches qu'on ne le croit. Tout est une question de regards... Éclairages du docteur Chancholle, spécialiste de chirurgie réparatrice en pédiatrie. [...]

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Docteur André-Robert Chancholle, chirurgien pédiatrique (chirurgie réparatrice), ancien interne et chirurgien-assistant des Hôpitaux de Toulouse, ancien chef de clinique chirurgicale et prosecteur d'anatomie à la faculté de Toulouse.

 

 

Dans la pièce où nous entrons, un tableau sur un mur est légèrement incliné : ce défaut, cette irrégularité pourtant minime, nous saute aux yeux ! Comment est-ce possible ?  

Le premier contact avec la normalité 

Nous avons tous inscrits en nos cerveaux, les lignes et plans horizontaux et verticaux de l'espace où nous vivons. L'explication physique de cette intuition me parait liée à l'orientation spatiale des 3 canaux semi-circulaires de notre oreille interne, disposition naturelle qui grave en nous les 3 plans de notre espace. Tout ce qui y déroge - ici la verticalité du tableau - alerte aussitôt notre attention.

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Notre conscience - plutôt notre « intuition » - de cette orientation spatiale a guidé sans doute la construction des premiers abris humains: un poteau planté au sol pour supporter un toit est d'autant plus solide qu'il est perpendiculaire au sol, c'est-à-dire dans l'axe de la force de gravitation, force non formalisée alors, mais intuitive, expérimentale. Incliné, le poteau ne résisterait pas longtemps au poids qu'il soutient. Cette perpendicularité au sol, qui règlera toute construction, sera donc dite « normale » (règle = norma-) comme est dit « normal » l'angle de 90° que fait le poteau avec le sol.

La conséquence en est que cette première notion de « norme », inscrite en notre oreille interne et en notre système nerveux central, va s'abstraire naturellement de notre expérience et graver en chacun de nous un concept que nous appliquons ensuite à toute la matière environnante. Mais il y a une deuxième conséquence : de façon quasi spontanée, nous ferons de ces normes de la matière inerte un instrument d'appréciation du vivant. L'absence ou la perte de la norme d'une forme définit son « a-normalité » qui est donc d'abord morphologique et décrite, chez l'homme, en référence à la norme anatomique.

Une alarme innée nous indique l'anormalité

Pourquoi cette norme anatomique est-elle d'une importance primordiale ? Parce que la norme des formes d'un corps vivant définit son appartenance à une espèce. Inscrites dans le système nerveux central de tout individu vivant (animal et humain), ces normes lui permettent de reconnaître ceux qui sont soit ses proies (dont il se nourrit), soit ses prédateurs (qu'il doit fuir), soit ses semblables (avec lesquels il fera société). La reconnaissance spontanée et immédiate de ces normes est donc essentielle à la survie de tout individu.

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Ces normes sont définies pour l'homme par les traités d'anatomie qui décrivent les « chréodes », figures caractéristiques de notre espèce. Ces chréodes humaines sont :

  • La proportion des différentes parties du corps telles que décrites, par exemple à la Renaissance, par Luca Pacioli, « Divine proportion » illustrée par Léonard de Vinci ;
  • Quelques traits ou figures de notre visage :
    • L'égalité de chacun de ses tiers frontal, orbito-nasal et buccal, la distance inter-canthale : de 28 à 36 mm (en deçà les yeux paraissent immédiatement trop rapprochés, au delà trop écartés) ;
    • La séparation des cavités nasales et buccale ;
    • Les commissures labiales à l'aplomb de 2 verticales passant par les pupilles ;
  • À la main : pentadactylie avec pouce opposable et anisodactylie des doigts dont le médius est plus long que l'annulaire, puis que l'index, lui-même plus que l'auriculaire.

Tout ce qui diffère de ces chréodes déclenche en nous une alarme immédiate parce que « innée ». Nul n'est donc coupable de noter chez l'autre d'éventuelles anomalies mais serait coupable de s'y tenir pour refuser celui qui y déroge et qui, pourtant, reste humain.

L'anormalité fonctionnelle est trop souvent déduite de l'anormalité anatomique

Par analogie au poteau anormalement orienté qui cède sous la charge, cet aplomb perdu de la forme anormale ne va-t-il pas la rendre incapable de sa fonction, et d'une fonction performante ? L'anormalité d'une forme ne sera-t-elle pas évocatrice d'un sentiment d'incapacité,de fragilité ?

L'anormalité d'une forme ne sera-t-elle pas évocatrice d'un sentiment d'incapacité

Pourquoi lier ainsi forme et fonction ? Parce que Jean-Baptiste de Lamarck énonça en 1809 : « La fonction crée l'organe ». C'est cette biologie qui conditionne la fonction à la forme de l'organe dont les normalités respectives paraissent étroitement liées. « Manger, parler » veut une bouche, et une bouche normale. « Saisir » veut une main, et une main normale. « Marcher » veut des jambes, et des jambes normales. Ce concept s'impose d'autant plus qu'il est vrai chez l'animal et que notre physiologie est presque totalement déduite d'études faites sur l'animal. En effet, l'animal ne peut utiliser un organe que d'une seule façon à laquelle il est obligé par un instinct contraignant, instinct inexorable que dit bien son étymologie grecque « stigma » qui désigne « l'aiguillon » du laboureur qui contraint le boeuf. Les pattes de la taupe ne lui permettent que de creuser des galeries ; la patte contrefaite de la gazelle ne lui permet pas d'échapper au lion. Faute d'un organe normal, l'animal ne peut accomplir la fonction qui lui correspond. Chez l'animal la forme gère la fonction.

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Il n'en va pas de même chez l'homme. Lorsque l'organe malformé ne permet pas son fonctionnement habituel, le système nerveux central de l'homme lui substitue un fonctionnement différent qui réalise coûte que coûte l'accomplissement de la fonction. Certes, la fonction s'opèrera différemment de la façon habituelle mais elle n'en confèrera pas moins au malformé une habileté à vivre, une « sur-vie » qui, au plein sens de ce terme, dépasse la vie.

Chez l'homme la fonction gère l'organe

Chez l'homme la fonction gère l'organe, parce que « la fonction oblige », selon la belle formule d'un mathématicien, René Thom. L'homme invente des vicariances là où l'animal ne pourrait survivre.

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