Faut-il être riche pour être handicapé ?

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 Faut-il être riche pour être handicapé ? Philippe Pozzo di Borgo dont la vie a inspiré le film à succès "Intouchables" livre son témoignage. Homme d'affaires français, il devient tétraplégique en 1993 à la suite d'un accident de parapente. Il est l'auteur du livre Le second souffle où il raconte son expérience, son retour à la vie et sa relation avec son auxiliaire de vie, Abdel, incarné par Omar Sy sur les écrans. [...]

 

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Philippe Pozzo di Borgo, homme d'affaires français, ancien PDG de la maison de champagne Pommery, tétraplégique depuis 1993, auteur de deux livres, Le second souffle qui a inspiré le film "Intouchables" avec François Cluzet et Omar Sy, ainsi que Diable gardien.

 

 

 

Faut-il être riche pour être handicapé ? La question qui est posée semble trouver une réponse dans le film « Intouchables » qui relate avec humour la tétraplégie complète que mon diable gardien d'Abdel (Omar Sy à l'écran) contribue à enjoliver : seul un milliardaire peut apparemment vivre sa tétraplégie dans la rigolade ! Dans la réalité, on n'est pas dans le cinéma et une tétraplégie reste une tétraplégie avec son lot de douleurs, frustrations complexes, que tout l'argent du monde ne pourra pas effacer. En revanche, l'aisance financière permet de s'entourer de l'assistance indispensable pour compenser l'immobilité, de s'équiper de tout le matériel qui facilite la vie et d'aménager un espace spacieux et fonctionnel, sans oublier les escapades qui nous sortent de l'ordinaire parfois pénible de notre condition.

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Seul un milliardaire peut apparemment vivre sa tétraplégie dans la rigolade !

Dans les milliers de correspondances que j'ai reçues du monde entier depuis la sortie d' « Intouchables » diffusé dans 60 pays, une partie non négligeable a trait à la difficulté d'assumer financièrement son état. À l'incrédulité d'être dans cet état suite à un accident, vient s'ajouter un terrible sentiment de frustration et d'injustice devant le peu de mobilisation de la société pour venir adoucir un état que l'on n'a pas demandé. Constater cette insuffisance ne signifie cependant pas qu'il faille encourager une posture d'agressivité de la part des accidentés à l'égard de la société dont les préoccupations et sollicitations en ces temps de crise sont nombreuses.

La richesse de la dépendance nous amène à considérer l'autre avec bienveillance et gratitude

 

Il faut partir de la réalité de la fragilité qui caractérise les handicapés. La plupart du temps, le handicapé est sorti du bruit et du mouvement de la société civile qui, il faut bien le dire, polluaient son jugement et son identité. Dans le silence et souvent l'immobilité de notre condition, nous avons la capacité de retrouver le fondement de notre identité, le discernement entre le bien et le mal et surtout la richesse de la dépendance qui nous amène à considérer l'autre avec bienveillance et gratitude. Dans une société qui privilégie l'individualisme et ses appétits, la relative frugalité et la tendance à l'altruisme qui caractérisent le peuple des handicapés peuvent être source de fécondité pour notre société malade. Par ailleurs, lorsque le handicapé bénéficie de moyens suffisants fournis par la solidarité nationale, on s'aperçoit que sa contribution à l'entreprise et à la collectivité compensent largement sa déficience. Ce + handicap peut, dans les conditions d'aménagement pertinentes, contribuer à l'esprit d'équipe plutôt qu'à la compétition égoïste, à la créativité plutôt qu'à la normalité qui règnent dans les entreprises ou collectivités. Pour réaliser ce + handicap et inoculer la société malade des valeurs liées à la fragilité, il convient que la collectivité mette une part non négligeable de ses richesses dans cet investissement. Le riche, qu'il soit handicapé ou non, doit participer plus que proportionnellement à cette redistribution qui est source de mieux vivre ensemble et d'efficacité.

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Moi, le tétra, je suis pris à contre-pied

Mais j'irai plus loin encore ; il nous faut aborder le sujet de la très grande fragilité où les familles et la société sont trop souvent désemparées. Cette très grande fragilité, qui dépasse largement ma condition de tétraplégique, m'a percutée lors d'une visite du foyer Simon de Cyrène de Vanves où j'étais reçu par une cinquantaine de polyhandicapés traumatisés crâniens avec souvent des difficultés cognitives. Laurent de Cherisey, directeur de Simon de Cyrène, est à mes côtés et me demande de dire quelques mots à cette assemblée pour le moins inhabituelle. Une jeune femme blonde, le visage oblique, un grand sourire sur une bouche qui ne se referme pas, aphasique, me regarde intensément de ses grands yeux bleus. Moi, le tétra, je suis pris à contre-pied. Je reste muet, terrorisé. Laurent me prend par les épaules et me secoue jusqu'à ce qu'enfin je lâche prise, je m'abandonne, je me décentre et considère cette jeune femme et l'assemblée. Dans cette considération qui nécessite que l'on se désarme, il y a l'attention à l'autre, le respect, la déférence et surtout l'intention d'agir. Je découvre enfin le chemin de dignité et de communication avec cette extrême fragilité et, par extension, l'attitude qu'il convient d'avoir face à la fragilité du monde, la destruction des espèces et des cultures et l'apprentissage de la diversité et la beauté de la création. Cette extrême fragilité demande des moyens importants à la société pour qu'elle soit au centre de la cité et ainsi contaminer les soi-disant valides à la beauté et à la richesse de la fragilité du monde. Les foyers de l'Arche pour les trisomiques, de Simon de Cyrène pour les polyhandicapés traumatisés crâniens, sont l'illustration de la société à venir où les richesses sont mises à la disposition de tous pour qu'enfin nous considérions la fragilité comme inhérente à l'être humain et cessions de préconiser la normalité et la performance comme étant les règles d'une société en panne d'avenir. Il ne faut pas être riche, financièrement, pour être handicapé, mais il faut avoir suffisamment de moyens pour mettre en avant la richesse de notre handicap et de notre fragilité, permettant ainsi à notre société normalisée et stressée de se réconcilier avec sa part de fragilité et son besoin de l'autre.

Bioethique.com vous recommande :

Philippe Pozzo di Borgo, Le second souffle. Suivi du Diable gardien, Paris, Bayard, "Le livre de poche", 2011, 282 pages.

Abdel Sellou, Tu as changé ma vie... Intouchables pour toujours !, Paris, Michel Lafon, 2013, 224 pages (préface de Philippe Pozzo di Borgo).

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