Comment répondre à une demande d'euthanasie ?

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Dans notre pratique courante de soignants, nous pouvons rencontrer encore des personnes insuffisamment soulagées, avec des douleurs intenses, parfois dans des états dramatiques. Ces personnes peuvent demander à être dégagées de ces souffrances, et « aspirer à la mort comme à une délivrance ». Comment réagir face à de telles demandes ? Réponses du professeur Benoît Burucoa, chef de service de soins palliatifs au CHU de Bordeaux. [...]

Benoit burucoa cravateProfesseur Benoît Burucoa, chef de service de soins palliatifs et d'accompagnement, CHU de Bordeaux, professeur associé de médecine palliative, université Bordeaux II.

 

 

 « Aspirer à la mort comme à une délivrance » : cette évocation, cette plainte, ce cri, restent fréquemment rencontrés en situation palliative, même si les traitements symptomatiques ont largement progressé. En fait, on pourrait distinguer les demandes « chaudes » et les demandes « froides » d'euthanasie.

 

Répondre aux demandes chaudes

Les demandes « chaudes » d'euthanasie, de loin les plus fréquentes, sont déclenchées (provoquées) par une souffrance intense actuelle, avec toujours une intrication somato-psycho-existentielle. Du reste, ce sont souvent les proches et parfois les professionnels de santé qui expriment la demande. La question de l'euthanasie rapportée à une situation clinique est essentielle pour nous, professionnels : nous devons vraiment entendre la demande d'euthanasie mais aussi toutes les nuances que cette personne exprime autour de cette demande. Pour moi, la vraie demande d'euthanasie, c'est : « Faites-moi une piqûre qui provoque ma mort parce que je souffre ou parce que je crains de souffrir ». Mais la plupart du temps, ce n'est pas ça que j'entends dans ma pratique. Ce qui est fréquemment exprimé, c'est plutôt : « J'aspire à mourir parce que je ne supporte plus ma vie aujourd'hui », ou de la part du proche : « Aidez-le à mourir, il souffre trop, ce n'est plus supportable ». Dans la grande majorité des cas, on soulage, on apaise, on accompagne, et cette demande s'estompe.

 

Toute évocation de la mort est loin d'être univoque.


Toute évocation de la mort est donc loin d'être univoque. La mort imaginée pensée, la mort à venir annonce, la mort attendue délivrance sont plus des évocations que des demandes euthanasiques. Elles doivent être prises en compte car elles sont souvent significatives de ce que vit et ressent le sujet à ce moment donné.
Il est donc vital d'articuler le projet de soins et d'accompagnement, tout en maintenant un vrai dialogue. Une fois soulagée, la personne malade va souhaiter continuer sa vie ; un regain de vitalité et des capacités relationnelles adviennent. Cette amélioration, parfois spectaculaire, est obtenue par des soins palliatifs optimisés. Chaque fois qu'il est nécessaire, il faut résolument demander l'intervention d'une équipe spécialisée de soins palliatifs, sans trop attendre, sans trop se décharger sur elle.
Si un soulagement suffisant ne peut pas être obtenu, malgré la mobilisation des moyens nécessaires et des moyens thérapeutiques réadaptés, un acte de sédation peut être envisagé. Dans tous les cas, le médecin ne doit pas agir seul. Le travail en équipe est essentiel, la collégialité primordiale. Un médecin, le plus compétent, le plus intelligent, le plus dévoué soit-il, ne peut pas assurer, ni assumer tout seul des situations aussi complexes, des décisions aussi difficiles à prendre. Il appartient en revanche au médecin de tracer la prescription et la décision de cet acte de sédation par écrit dans le dossier.

 

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Répondre aux demandes froides

Les demandes « froides » d'euthanasie sont rarement exprimées, mais elles paraissent les plus difficiles à recevoir. Il s'agit de demandes formulées le plus souvent par une personne atteinte d'une pathologie chronique, plutôt neurologique ou cardio-vasculaire ou respiratoire que cancéreuse, et dont les symptômes physiques apparaissent suffisamment soulagés. Cette personne souhaite que sa vie s'arrête à partir du moment où elle sait qu'elle va mourir inéluctablement de cette maladie. Elle ne supporte plus et n'admet plus, ni ses conditions de vie et dégradations physiques actuelles, ni les pertes, ni les risques de complications pathologiques à venir, avec leur éventuel cortège de traitements, telle la réanimation artificielle. Sur un plan psycho-existentiel, elle ne trouve plus de sens à son existence, n'a plus ni projet, ni désir. Cette personne revendique son choix, au nom de sa liberté individuelle. Sa demande est raisonnée, construite. Elle parait déterminée. Elle attend d'autrui respect et compréhension. Elle a souvent obtenu l'assentiment de ses plus proches. Il n'est pas rare de l'entendre évoquer sa déchéance, son refus de « vivre comme un légume ». Elle peut réclamer un geste dit « de compassion ».

 

La personne réclame un geste dit "de compassion"


Mais quel est le sens de cette demande ? Lui a-t-on permis de s'exprimer sur sa propre mort et pris le temps de l'écouter ? Pour qui se sent-elle encore digne d'intérêt ? Cette demande n'est-elle pas une tentative d'appropriation, une demande de communication, de considération ? Cette personne veut accéder à sa mort en la faisant provoquer par un tiers et c'est un acte d'euthanasie (selon le code pénal, un assassinat), ou en la provoquant elle-même avec l'aide d'un tiers et c'est un acte de suicide assisté (selon le code pénal, un homicide). Les professionnels de santé se trouvent alors face à un positionnement singulier qui paraît soutenu par une logique implacable. Je dis « paraît », car à l'expérience, ce « froid » est sous-tendu par bien d'autres souffrances, volontiers anciennes, recouvertes, inscrites dans le patrimoine familial ou inscrites dans la trajectoire du malade, et notamment la participation à un acte d'euthanasie d'un proche dans le passé. Cette dernière observation renforce la nécessité de l'accompagnement familial et amical, avec l'accord du patient, en respectant son intimité.
Dès lors, tel professionnel, parfois dans un cadre associatif, mais en France plutôt dans l'alcôve de sa pratique libérale ou dans l'isolement de la chambre d'hôpital, franchira le pas de l'injection mortelle. Ou bien il aura prescrit, ou parfois seulement ordonné verbalement à l'infirmière, une perfusion sédative létale et terminale appelée jadis « cocktail lytique ». Ces gestes, ces prescriptions, existent, mais quoiqu'on entende ici ou là, ils deviennent heureusement de plus en plus rares avec le développement des soins palliatifs.

 

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