Jusqu'où réanimer ?

EntenuedecanariCe cas clinique est proposé par Mme. Élisabeth Le Lann, infirmière en EHPAD.

Marguerite est née à l'aube du XXe siècle. Elle a connu la grande guerre, fut l'une des premières femmes diplômées de Sciences Po, puis passa plusieurs années avec son mari et ses nombreux enfants dans les colonies.

Elle est résidente dans un EHPAD depuis 6 ans. Elle a maintenant 103 ans. Elle est encore très vive, fait le ménage de sa chambre toute seule et son humour fait qu'elle est très appréciée par l'équipe soignante. Mais elle a du caractère, celui d'une mère de famille nombreuse : elle veut toujours garder sa porte ouverte « pour voir ce qu'elles fichent, ces bonnes à rien », découpe ses chemises de nuit, ne quitte jamais le restaurant sans emporter une demi-douzaines de serviettes de table planquées sur son fauteuil, dans sa jupe, sous son coussin anti-escarre, dans son sac à main...

C'est aussi une dure à cuire : c'est toute une sinécure pour lui faire un pansement car il faut la convaincre que ce « petit bobo » ne guérira pas tout seul, elle sait toujours mieux que l'infirmière ce qu'il faut mettre dessus. Elle s'est « juste un peu cognée en sortant du lit » : une plaie de douze centimètres qui saigne abondamment. Elle a « juste eu un coup de mou, pas la peine d'appeler le médecin » : un malaise avec perte de connaissance qui a duré plus de vingt minutes...

Jusqu'à présent, Marguerite supportait plutôt bien son insuffisance cardiaque avec un traitement allégé. Et puis un matin l'aide-soignant alerte Christiane, l'infirmière : Marguerite n'est pas comme d'habitude... Christiane constate une débâcle de selles, une dyspnée stade 4, un regard un peu voilé, mais pas absent, un teint cireux, pas d'œdème des membres inférieurs, une légère acrocyanose. Elle vérifie les constantes, la tension est imprenable (Marguerite a un bras minuscule et le brassard n'est pas adapté), le pouls est lent, une saturation en oxygène à 65%. Elle est apyrétique. Alarmée, l'infirmière appelle le médecin traitant et le fils, personne de confiance. Elle pense que Marguerite est en phase agonique et pense que le médecin n'arrivera que pour signer le certificat de décès.

Marguerite est à bout de souffle, épuisée et lance une dernière phrase : « Fichez-moi la paix ! ».

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Le médecin arrive assez rapidement et trouve Marguerite « pas trop mal ». Il décide une hospitalisation pour décompensation cardiaque gauche. Christiane et ses collègues sont convaincues qu'elles ne reverront plus Marguerite. 24 heures plus tard, elles apprennent que Marguerite est sous Lasilix® en perfusion, sous oxygène à 15 L/min, qu'elle est anurique et qu'elle veut rentrer « à la maison ». 36 heures après son hospitalisation, Marguerite meurt, dans un lit étranger, dans un service étranger.

Était-il vraiment nécessaire d'imposer à cette très vieille dame ce transfert, loin des visages et objets familiers, loin des soignants qui étaient prêts à l'entourer jusqu'à la fin ? Pour quel bénéfice ?

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